mercredi 25 octobre 2023

249

 Charlie (R) me dit que nous sommes des enfants gâtés, que dans l’histoire du monde la norme est plutôt de vivre sous la menace des guerres et des invasions. Alors oui c’est difficile de poursuivre une œuvre dans le climat actuel, et pourtant Proust l’a fait, il continuait à écrire des histoires détachées du contexte alors que ses camarades tombaient dans les tranchées de la 1ère guerre mondiale. J’ajoute : D’autant qu’il y a eu une deuxième guerre, et il n’y a qu’un seul Proust.

Dans le train, cette fille qui voyage avec un enfant de huit ou neuf ans et qui lit : « Le parfum des fleurs la nuit », de Leila Slimani. Joli titre. Je regardais ses doigts lisser et faire tournicoter ses mèches de cheveux, des doigts comme des lianes, des poignets fins, puis ses mains s’agiter sur son livre. Le livre avait peu de durée. Très vite, elle le reposait pour revenir à son téléphone: messages + Instagram. Sur son téléphone ses doigts s’agitaient à toute vitesse, avec un mécanisme et une performance dignes des séquences d’usine des Temps modernes de Charlie Chaplin. Le livre imposait des moments + calme. D’une brièveté qui fend le cœur, à l’image de certaines rencontres. Une sérénité, mais une sérénité délaissée.

Puis, encore dans une autre cadence, ses doigts se sont acharnés sur un paquet de cookies bio dont j’ai noté mentalement la marque pour pouvoir en acheter si par hasard j’en trouve sur mon chemin. Ses doigts sur le paquet de gâteaux, c’était encore une autre mécanique, une autre histoire. Une histoire différente de ses mains.

dimanche 15 octobre 2023

248

Je me plonge dans la lecture de « Chevreuse » de Modiano. Je voulais le lire à sa parution, et puis je suis passé à autre chose, accaparé par l’écriture. Aussi je suis heureux de le trouver en poche, accessible. Est-ce que sa lecture, est-ce que la littérature, est-ce qu’un livre vont m’enlever de la tête cette image qui me hante depuis une semaine, cette jeune femme enlevée à un festival de musique, dénuée, sans doute violée, exhibée à l’arrière d’un pick-up au milieu de cris sauvages, inerte comme un corps de christ descendu de sa croix. Est-ce qu’un livre est une trousse de premier secours pour l’âme ?

J’interroge Rodolphe sur le manque de réaction des artistes suite à l’attaque du festival de musique, je veux dire j’ai bien compris qu’il n’y avait pas franchement de communauté humaine, mais de là à ce qu’il n’y ait pas au moins une communauté des musiciens..

Quand on voit la violence, ordinaire dans la rue, ou celle des belligérants de tel ou tel camp, on se dit qu’avec la disparition de certaines espèces animales, la bonté, la compassion et le bon sens sont des oiseaux en voie d’extinction. 

Dans une fête je voulais aborder X pour lui parler de son travail (et aussi pour voir de + près comment ses oreilles pointent adorablement au travers de ses cheveux) et c’était impossible parce qu’elle parlait sans cesse à des petits groupes successifs, forte de son aura et de sa notoriété - de son aurariété ? - elle parlait, parlait,parlait sans discontinuer, et les gens l’écoutaient bouche bée, aucune ouverture possible, alors Fred (B) me dit de manière définitive : « Laisse tomber, même Annie Dupérey est + accessible ! »

J’ai croisé X qui depuis quinze ans qu’on se rencontre me demande à chaque fois avec empressement : « Alors quand est-ce que tu refais des chansons ? J’ai hâte ! » aussi lui ai-je demandé: alors, tu as écouté les nouveaux titres ? Non, il ne l’avait pas fait. Il y a déjà 4 titres disponibles mais ça lui est passé par-dessus la tête. J’ai trouvé ça un peu dingue. Mais bon, quand vous comprenez que la plupart des gens sont dingues, vous avancez + légèrement dans la vie.


mardi 10 octobre 2023

247

Encore abasourdi par la violence inhumaine au Proche Orient, les yeux rivés aux chaînes d’info en continu, à recevoir et penser l’horreur, j’ai peu de place pour penser à la mort de François (Alquier). Et puis je ne la trouve pas crédible. J’ai encore la conviction qu’il va m’appeler lors de mes prochaines sorties, le roman, le disque, pour me dire : « allez Jérôme, il faut qu’on se voit vite, il faut que tu restes en haut du podium de l’artiste le plus mandorisé. » 

Déjà, à l’époque, c’est en cette qualité qu’il m’avait demandé de préfacer son livre qui reprenait une grande partie de ses chroniques. François avait deux qualités assez rares par les temps qui courent pour aider les artistes : la curiosité insatiable, et la fidélité absolue.

La fidélité parce qu’il envisageait chaque sortie comme venant éclairer une oeuvre, et c’est en cela qu’il était un journaliste rare et précieux. Ainsi qu’un ami. Je lui fêtais des faux anniversaires dans les salons du livre, le regardais avec admiration se démener au micro pour animer celui de Provins, et trouvais aberrant qu’aucune radio ne lui ai redonné une antenne, une émission, un espace qui aurait été salutaire pour les jeunes artistes et que lui seul, avec bien sûr Olivier Bas et peut-être quelques autres, aurait su animer avec bienveillance et un enthousiasme communicatif. 

Il avait commencé l’aventure d’un livre avec Luc Plamondon, et fan absolu de Starmania, il était heureux comme jamais, il touchait son rêve. Il avait trouvé chez Hugo Publishing une maison stable qui l’accompagnait dans chacun de ses projets. Il continuait à soutenir les artistes en leur offrant un espace sur ses réseaux, pertinent pour parler à la fois des livres et des disques et en donner le goût. Il était toujours partant pour la bienveillance. Et pour se donner rendez-vous. Je vais attendre ses coups de fil , dans les prochaines semaines et mois, pour parler et faire ensuite la fameuse photo pour les chroniques de Mandor. Même si Stephane (Nolhart) ce matin m’a appris avec délicatesse et sur la pointe des pieds que François venait de nous quitter. J’ai besoin de temps pour y croire.


lundi 9 octobre 2023

246

 J’ai dit à Xavier (de Moulins) que j’avais regardé son JT jeudi dernier et que devant la succession ininterrompue de nouvelles sordides j’avais pensé fort à lui et m’étais demandé comment il tenait le coup. Xavier me parle de l’équitation comme besoin vital de retrouver un peu d’horizon. Deux heures plus tard je tombe sur ces images de barbarie insoutenable au Proche Orient où les femmes sont capturées, dénudées et exhibées comme des trophées, où des familles sont exécutées, et des jeunes gens massacrés par centaines à un festival de musique. Et sans transition des personnes qui prennent la parole pour minimiser ou excuser cette barbarie abjecte. Impossible de fermer l’œil, remué par l’atrocité des images et des situations.

Je traverse la France avec le chat (mais sans mon chat). Ce qui est beau dans les festivals sur deux jours c’est qu’il y a des personnes qui prennent un livre le samedi, le lisent dans la soirée, et reviennent le lendemain pour me faire part de leur enthousiasme. Toutes les douceurs sont à choyer dans ce monde (qui) sombre.

La nature de Rodolphe est de dire les choses cash - ce qui ne l’empêche pas d’être hyper confiant et enthousiaste pour l’album. Il me dit : J’ai proposé le projet à 10 tourneurs (de spectacle), 9 m’ont dit non et 1 n’a pas répondu. Ah, ok. Il ajoute : ils savent qu’à ton âge tu ne feras pas 100 dates dans 100 bars ! Je m’insurge en répondant : Oh, mais même à 20 ans je n’avais aucune envie de faire 100 concerts dans 100 bars !

Sophie (Fontanel) me demande au gré d’une conversation que nous avons : Et ta mère, elle vit où maintenant ? Je marque un temps d’arrêt et réponds : “Au ciel. Je dirais qu’elle vit au ciel maintenant”. Sophie marque à son tour un silence et ajoute :

Elle doit avoir une belle terrasse.

mardi 3 octobre 2023

245

 Le 22 septembre dernier, c’était l’anniversaire de la disparition de mon père. 2003-2023. Vingt ans, c’est beaucoup et rien à la fois. C’est peu pour penser la mort d’un parent je trouve. C’est encore trop peu pour la concevoir. La nuit dernière, j’ai rêvé que mes parents étaient encore vivants et que je ne passais pas assez de temps avec eux, alors je cherchais les itinéraires possibles pour rentrer à la maison (Marsinval). Il y en avait plusieurs, tous familiers. Déjà empruntés, mais uniquement en rêve. Ce genre de lieux familiers qui n’existent qu’en rêve. 

Sur les réseaux sociaux je vois des artistes qui passent leur temps non pas à créer un univers captivant ou cohérent par rapport à leurs créations, mais à mendier des likes, des clics, des abonnés, des vues. Je me fais la réflexion instantanée : Mais qui a envie de s’intéresser à de tels artistes ? Et pile au moment où je me dis ça, je reçois un message de mon label qui me demande d’encourager les gens qui me suivent à s’abonner à mon compte artiste sur les plateformes musicales. On ne peut donc pas y échapper. C’est une période très dure pour les artistes (et les labels indépendants) et la seule façon de s’en sortir est d’être assez malin ou d’avoir suffisamment de retentissement pour trouver les moyens de continuer à faire des choses qui comptent en dépit des chiffres si j’ose dire, qui ont de la valeur du point de vue de la création ou d’une certaine idée de la beauté, si vous y trouvez un sens ou si cela est la part non négociable de toute création qui réclame à sortir de l’ombre.

Sur le Pont Neuf à 15h42 est passée une fille qui pourrait très bien être l’héroïne de mon prochain roman (sauf qu’elle allait rive droite)

Avec Maud (S) dans le train, on parle de l’égo boursoufflé de tel auteur et on se dit quand même qu’on aura rencontré de sacrés spécimens, peut-être même en nombre supérieur aux personnes qu’on aime retrouver et avec qui on se sent en confiance, et jamais désarçonné par une manifestation soudaine de vanité ou d’opportunisme abject. Je fais un constat assez pessimiste, Maud me dit : « Oui mais, les personnes réellement sympas, elles comptent triple »

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Nouvelle salve d’envois de mes manuscrits. Je vais sur le site d’une grande maison pour avoir le mail d’un contact à qui envoyer mes projets...