Writer’s life (274)
Ce n’était peut-être pas le bon soir pour se rendre à un dîner (prévu de longue date) dans le quartier République-Gare de l’Est. Détours et circonvolutions dans le chaos le plus complet, pour me trouver un itinéraire le moins exposé possible. Autour de moi, une population hétéroclite de manifestants, de casseurs, de curieux, de pilleurs, d’habitants du quartier, de faune des samedis soirs, mais plus je me rapprochais du Canal Saint Martin plus c’étaient des groupes de jeunes gens (majoritairement des hommes) vêtus entièrement de noir et le visage masqué, déambulant ou stagnant par petits groupes de cinq à dix, et ce par centaines, qui, dès que l’un prenait l’initiative encourageait les autres sur le principe de la horde à briser des vitrines, à s’introduire avec excitation dans les boutiques éventrées, enjambant des vélos calcinés ou fumants. J’avais dans la tête la chanson de Serge Reggiani : "Les loups sont entrés dans Paris", et l’impression, peut-être, d’être un allemand traversant un quartier de Berlin au moment de la nuit de cristal. J’ai été pris en étau au niveau de la rue Bichat et me suis retrouvé à l’angle de la rue Alibert devant un Franprix en train d’être vandalisé et pillé de fond en comble. Pas de forces de l’ordre à l'horizon, submergées ailleurs j’imagine. Les assaillants s’empressaient d’entrer dans le Franprix, de dérober tout un tas de denrées alimentaires, puis de sortir et de rester à l’angle des deux rues, à attendre je ne sais quoi, peut-être de nouvelles opportunités ou juste célébrer entre eux. J’ai trouvé comique leur sens pratique, je veux dire ils sortaient tous avec des sacs Franprix, comme s’ils avaient fait leurs courses et au dernier moment se seraient dit : « Ah ce serait quand même plus pratique si je prenais aussi un sac ». Une sorte de bon sens dans l’absence de sens. Plus haut dans la rue, des habitants stupéfaits devant leur porche d’immeuble, entre la volonté de protéger l’accès à leurs appartements et la peur de rester chez eux et d’assister impuissants à des débuts d’incendie. Je suis remonté en direction de l’hôpital Saint-Louis pour finir par redescendre au niveau de la rue de la Grange aux Belles et traverser le canal, ici et là, à des coins de rue, pas mal de petits trafics suite aux larcins, peut-être déjà de la revente sauvage du butin dérobé. Et toujours ces types très sûrs de leur force physique qui, à un moment, comme sur un coup de sang, ou juste parce qu’un de leurs potes les filmaient, se tournaient vers une vitrine ou une porte et s’employaient à les défoncer.
Après de nouveaux détours périlleux, j’ai enfin pu rejoindre l’adresse du dîner, et ai retrouvé Charles (Pépin) et son amoureuse dans la cour de l’immeuble. Quelques heures passées dans l’atelier-appartement de Charlélie en compagnie de personnes à l’intelligence réconfortante. Charlélie nous a raconté une anecdote épatante sur Tom Waits et la création. C'était vraiment parfait de parler de création dans une soirée de totale destruction. Ça rétablissait un peu ce qui importe et ce qui sauve encore dans cette époque consternante. Une soirée refuge au milieu d’un chaos indescriptible. Vers une heure du matin en évitant République et attrapant le métro à Jaurès, il y avait une ambiance presque apaisée, rien d’anormal, je veux dire, comme d’habitude : des personnes qui rentrent de leur samedi soir et pas plus de trois ou quatre personnages louches par rame. J’étais quand bien choqué de cette violence exacerbée et décomplexée dont j’avais été témoin en traversant Paris, ce manque total de sensibilité aux choses, aux gens, à la beauté. Cette excitation à détruire. Pour peu que vous ayez aimé beaucoup Paris, c’est quand même un spectacle aussi inédit que désolant. Je n’ai pas trop dormi de la nuit.
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