lundi 30 août 2021

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 Writerslife (192)

Ma tante Christiane a vécu la dernière partie de sa vie dans un deux-pièces modeste en rez-de-chaussée, dans un petit lotissement d’Etterbeek. Quand elle fut la dernière des Collas a être de ce monde, j’allais lui rendre visite une journée tous les 2 mois, je prenais le Thalys, et je me souviens un jour de grève être allé à pied jusque chez elle juste pour le déjeuner, depuis la Gare du Midi en passant par l’interminable chaussée de Wavre, aller-retour plutôt onirique sous la bruine. La soeur de ma maman avait tenu un temps un magasin de disques avec son conjoint, et l’affaire avait péréclité, elle vivait depuis avec une retraite de la taille d’un dé à coudre. Du vivant de ma mère, on lui envoyait des tas de colis pour Noël. Des vêtements chauds (en hiver elle ne mettait pas le chauffage par souci d’économie) et des livres, beaucoup de livres, car la fiction fait disparaître le temps trop pesant des jours successifs. À chacune de mes visites, je continuais à lui apporter des romans et des trucs bons à manger. En dehors des livres, sa grande et unique passion était : « Plus belle la vie ». Elle ne manquait jamais un épisode. Je pense à elle car dans l’attente du JT, il y a une promo pour un énième épisode de « Plus belle la vie ». J’ai un sursaut et je me dis : « Mais comment osent-ils encore poursuivre leur série ? Tant Christiane n’est plus là pour la regarder. »
Au JT, avalanche de calamités. Je me réfugie sur Youtube dans une émission fabuleuse qui traite des différences cruciales entre le Devon et le Cornwall au sujet du Cream tea. Dans le Cornwall on place la confiture de fraise en premier sur le scone et la crème par-dessus, tandis que dans le Devon c’est l’inverse.
Je relis quelques bribes du Petit éloge du baiser. Plein d’instants, de souvenirs, de rêves, de désir, que j’aime voir y figurer. Des trucs précis. Hâte de la sortie.
Jardin des Plantes, sur les marches d’un des pavillons. Une jeune femme brune, d’une beauté aussi simple qu’exceptionnelle. Elle raconte quelque chose à un type, et il se dégage d’elle une telle intensité que j’ai l’impression qu’elle lui révèle l’emplacement de la dernière des six cités d’or.

mardi 24 août 2021

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Il y a quelque chose d’important dans l’écriture qui requiert de la clandestinité. Il y a un moment où l’écriture vous rend clandestin à la journée des autres, aux préoccupations des autres, aux salaires des autres, aux amours des autres. C’est comme ça.
J’ai écouté l’émission du Masque et la Plume et leur diatribe particulièrement inutile et suffisante sur le dernier livre de Virginie (Grimaldi). Mener à terme un travail romanesque est déjà un tel territoire de doutes et d’efforts qu’en + il faut se farcir la grêle lapidaire des grincheux, soit. Juste après, j’ouvre le livre de Colum McCann (qui j’imagine a plutôt bonne presse au Masque et la plume) intitulé « Lettres à un jeune auteur » et dans les premières lignes on peut lire : « Ne crains pas les sentiments, même taxés de sensiblerie », tout ce qui est reproché à Virginie. L’un des commentaires sur IMDB à l’excellente série « Physical » (la seule série qui m’a happé cet été, il faut aussi avouer que je suis assez dingue de Rose Byrne) vient résonner avec mes pensées : « Le monde est devenu tellement hyper-analytique et hyper-critique que chacun est mis en demeure de se justifier en permanence. »
Je viens de remettre le texte de mon prochain roman. Avec le temps j’ai développé une appréhension des coupes, des passages qu’on pourrait me suggérer d’enlever. Quand je pense à certains de mes romans, je vois les membres fantômes. Pas trop quand même. J’ai eu et ai la chance de travailler avec des personnes qui n’ont pas des ciseaux en main. Pour le petit éloge, on a fait des coupes, mais c’était plutôt pour tenir au format du livre. Un PETIT éloge, pas une anthologie ! C’est terrible parce que je n’arrête pas de penser à des baisers que j’aimerais faire intervenir dans un possible « encore » ! (Hum ! Drôle de phrase.)
À part ça, rien de spécial. Ah, si, peut-être. Une blonde en maillot de bain noir a changé la plage en un poème à écrire.

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 Writerslife (190)

Aujourd’hui c’est l’anniversaire de naissance de ma maman. Les dernières années, je l’emmenais chaque 24 août au bord de la mer, pour la journée. Elle me disait toujours : ça n’a aucune importance où tu m’emmènes du moment que je suis avec toi. Je bottais en touche, par pudeur. J’ai essayé de m’occuper d’elle au mieux, le plus de temps possible, les dernières années de sa vie, deux trois fois par semaine, précipitant parfois mes départs de sa maison puis du petit appartement qu’elle a loué la dernière année pour des projets qui n’en valaient pas la peine, qui ne me mèneraient nulle part, ou pour des gens qui me faisaient perdre un temps précieux pour rien. Aujourd’hui, j’aimerais pouvoir penser à ma mère. Convenablement, un peu. Retrouver des moments. Sans que cela me rende trop triste. Revivre des segments, des instants, en pensées ou en rêve. Je fréquente beaucoup de personnes qui ont encore leurs deux parents, au moins un sur les deux, est-ce que cela teinte mes paroles, nos échanges, est-ce que cela m’isole ou me les situe dans une sorte de distance en compréhension, je ne crois pas, mais quand je suis de nouveau seul je retrouve un autre espace - comment exprimer ça ?, et parfois je m’échappe des conversations pour aller ne serait-ce qu’en un instant de solitude retrouver la texture volatile et fuyante de mes paradis perdus.

mardi 3 août 2021

188

 Bien sûr, quand vous écrivez, tout ce qui arrive et ne semble pas trouver sa place dans le roman vous paraît totalement invivable.

Dans un livre j’aime faire en sorte qu’il y ait au moins deux ou trois phrases bancales, qui ne veulent pas dire grand chose mais qui ont beaucoup de potentiel. En tant que lecteur ou spectateur s’il s’agit de cinéma je préfère d’ailleurs les oeuvres qui ont du potentiel, plutôt que celles qui prétendent m’écraser par leur perfection et qui, au bout du compte, ne m’ont donné aucun élan pour, à mon tour, mettre la main à la pâte.
Les gens qui commentent un travail littéraire doivent savoir qu’ils commentent aussi un combat entre la vitalité et la fatigue, la clarté et le doute, le crucial et l’inutile, l’amour et le désespoir.
Une jolie fille, dans le train. Quand elle baissa son masque pour boire au goulot d’une bouteille en plastique son visage se nimba de quelque chose de dur et de spectaculaire.
J’emportais son visage dans ma tête en fermant les yeux - assommé par la fatigue, les trajets. Je recomposais son visage les yeux fermés.
Dans un autre train, plus tard, un type qui souhaitait lire son journal m’a demandé si ça ne m’ennuyait pas de baisser le rideau qui court sur deux rangées de sièges. J’ai répondu poliment non, bien sûr, ça ne m’ennuie pas, et j’ai été privé de paysage. Je me suis consolé en pensant que le type allait pouvoir lire son journal peinard, les actualités dévorantes. Le genre de types qui préfèrent lire les nouvelles du monde que regarder le ciel et les paysages, alors j’ai repensé à cette fille qui était face à moi à une rangée de distance dans le train précédent, j’ai repensé à elle, j’ai essayé de recomposer son visage, ses attitudes, en m’appuyant sur une autre personne à qui elle m’avait fait penser, et cela m’a servi de ciel et de paysage.

lundi 2 août 2021

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 Writerslife (187)

Des conversations très intéressantes avec Sandrine. Finalement, il y a peu de personnes avec lesquelles vous pouvez avoir des conversations intéressantes. La plupart du temps vous écoutez les gens parler et vous pensez à tout à fait autre chose, un visage aperçu et qui n’a pas encore disparu de la surface de vos préoccupations, ou une personne que vous connaissez depuis un certain temps et qui vous obsède en secret. Ce genre de choses. Et pendant ce temps-là, vous laissez les gens parler.
Enfant, je redoutais + que tout les soirées diapos. Les voisins, les amis des parents, ils voulaient tous vous prendre à témoin des paysages, des lieux extraordinaires qu’ils avaient le privilège d’avoir visités. C’était vraiment barbant. Je ne savais jamais comment m’en dépêtrer. ils avaient tous une soirée diapos en prévision. Je pensais y avoir échappé, et puis Instagram est arrivé. Comme quoi, toute fuite est inutile.
Le premier été après la mort de ma mère, j’ai ressenti une sorte d’étrange soulagement. J’en ai déjà parlé mais chaque été j’y repense. Ça revient me lancer. Un soulagement parce que je n’étais jamais tranquille, j’avais peur de la savoir toute seule dans sa maison des Yvelines, quand les voisins étaient en vacances. J’avais peur des rôdeurs, des opportunistes de passage, des cambrioleurs. De la lie de l’humanité que j’ai toujours trouvé très représentée (même avant twitter). Et que quelqu’un de mal intentionné surgisse au moment où elle fermait ses volets, arrosait ses fleurs, se promenait dans le jardin. J’avais des étés impossibles, je téléphonais à ma maman quatre fois dans la soirée sous des prétextes futiles, sans lui avouer la cause de mes angoisses, juste pour m’assurer que tout allait bien. L’été n’était qu’une longue inquiétude.
Passé la journée à travailler sur mon roman prévu pour janvier. Je rends le texte dans quinze jours.

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Nouvelle salve d’envois de mes manuscrits. Je vais sur le site d’une grande maison pour avoir le mail d’un contact à qui envoyer mes projets...