Nouvelle salve d’envois de mes manuscrits. Je vais sur le site d’une grande maison pour avoir le mail d’un contact à qui envoyer mes projets de romans et tombe en page d’ouverture sur la photo d’un auteur réellement imbuvable, véritable opportuniste, faux sympa comme pas deux, ce qui me décourage totalement de soumettre (si je puis dire) mon travail à la maison d’édition qui le glorifie, comme quoi, je suis une petite nature. Taylor Swift se fait défoncer pour un album qui, sans atteindre les sommets de « Folklore » n’est pas forcément moins bon que « Midnights » par exemple. Mais son art du teasing créé tellement d’attentes que le revers induit qu’il produise de la déception. L'article du New Yorker qui fait état de son bonheur avec son futur mari m’interpelle car il questionne : Est-ce qu’on a besoin d’être malheureux pour écrire de bonnes chansons ? Je pense que si vous vous posez ce genre de question vous n’êtes pas natif de ce pays qui s’appelle mélancolie. Ça me fait penser à cette anecdote : dans les ateliers de songwriting que je donne, parfois à la carte, un chanteur voulait travailler sous ma dictature (éclairée) et au premier rendez-vous il me dit : « J’ai besoin de retrouver l’inspiration. Je suis heureux avec ma copine, je n’arrive plus à écrire ». J’étais tenté de lui répondre : « Ah, vous venez de vous rencontrer ? » . Pour répondre à la question posée par le New Yorker, je dirais que la souffrance amoureuse n’a pas besoin d’être vécue dans l’instant pour créer de grandes chansons. On peut se souvenir de l’avoir endurée, l’observer ailleurs, l’imaginer pour demain, la ressentir par empathie ou, quand on est sensible, on peut souffrir en permanence, d’un rien. D’une histoire qu’on ne peut pas vivre sur le moment, d’un amour qui reste toujours à l’état de possible. On peut souffrir d’appréhender la perte, d’être momentanément fantôme à ses propres désirs, souffrir d’une émotion trop grande ou d’une chose aperçue qui vous retourne le coeur. Dans la chanson « Quand on a trop de coeur », le texte que j’ai écrit dans le dernier album de Florent Pagny, il y a cette idée exprimée, et aussi mise en pratique parce que quand je parle du « chevreuil épuisé dans les décombres », je me souviens exactement du moment : je suis dans un train qui traverse une ville de banlieue, une sorte de friche industrielle, et tout à coup je vois un chevreuil qui erre, je me demande : Qu’est-ce qu’il fait là ? Dans ce no man’s land urbain ? Et de cette vision, confronté à mon impuissance, je ressens une souffrance cuisante, trop grande pour moi, et qui ne peut se glisser que quelque part : dans un roman ou en l’occurence : dans une chanson. Je ne peux pas garder cette vision qui m’a produit une déflagration de souffrance pour moi seul. Et donc, ça arrive tout droit dans la chanson : « Quand on a trop de coeur / on voit toujours du train / le chevreuil épuisé / passer dans les décombres. » Donc je pense que même si on est heureux en amour - ce dont on n’est jamais à l’abri, par intervalles - on peu ressentir quelque chose de l’ordre de la souffrance qui nous exhorte à la création. Enfin, pour moi, ça arrive tous les jours.
#writerslife
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