vendredi 28 juin 2019

37

Writer’s life (37)
Au salon du livre de Vannes, déjeuner avec Mélissa, joueuse de foot professionnelle qui vient de sortir une autobiographie chez Robert Laffont. Tout de suite, on s’est très bien entendus. Nous parlons du match : américaines contre thaïlandaises. Je lui dis qu’elles ont été un peu loin dans l’humiliation avec leurs 13-0. Mélissa soutient que respecter son adversaire c’est montrer qu’on ne joue pas petit bras. Pour elle, dans le sport, c’est une marque de respect de jouer son jeu à fond. Et quand tu domines au foot, ça se concrétise par des buts. Je lui dis que de mon point de vue si tu es supérieur à ton adversaire tu ne lui mets pas 13-0. Tu t’arranges pour un petit 2-0 à la rigueur. Toi tu sais que tu es supérieur, mais tu n’écrases pas. C’est ça, la classe. Mélissa me regarde avec tendresse et me dit : «Toi, en fait, tu n’es pas du tout sportif ! » J’admets. Mais j’accepte son opinion, comme quoi, mine de rien, je suis sport.
Impossible d’ôter de mon poignet le « bracelet auteur » qu’une fille de l’accueil m’a attaché. Jean (Teulé) finira par me l’enlever avec un couteau à découper la volaille et le homard dans la cuisine personnelle du chef étoilé Jacques Thorel.
Une dame me dit : « Vos romans me tentent beaucoup mais je peux pas tout acheter. » Je lui réponds : « Ne vous en faites pas, je travaille beaucoup, j’ai envie d’écrire des livres donc on se reverra. Ne vous en faites pas. »
Quand je m’aventure dans un quartier, une rue, de Paris où je n’ai pas mis les pieds depuis longtemps, tel café, telle adresse, me rappelle un rendez-vous de travail qui n’a débouché sur rien. Que de temps perdu - et irrattrapable - avec des gens qui m’ont sollicité pour des projets qui n’ont jamais vu le jour. Bizarrement, quand telle rue ou tel café me rappelle un rendez-vous amoureux, même s’il n’a débouché sur rien, même si je me souviens, précisément avoir pleuré dans les années 2000 toutes les larmes de mon corps à l’abri du métro aérien station Sèvres-Lecourbe alors qu’il pleuvait à torrents dans Paris, je ne considère pas ça comme du temps perdu. Voilà, pourquoi sans doute, je peux être considéré comme un romantique.

mercredi 12 juin 2019

36

Writer’s life (36)
Je m’endurcis. Quand j’avais 20 ans et que je devais débattre avec une personne affolante de vulgarité et de bêtise je prenais ça pour un affront personnel. Aujourd’hui j’arrive à m’en foutre, à répondre en mordant à peine.
X me parle de son associé, qui suite à un divorce long et douloureux, est pris de frénésie amoureuse et sexuelle et multiplie les conquêtes. Plusieurs relations et plusieurs cibles en même temps. Hier soir encore au restaurant il chassait de manière effrontée (tout ce qui me donne envie de dégueuler). X me dit : « En tant qu’associé ça me rassure sur ses compétences d’entreprenariat. »
Je demande à Dominique (Dalcan) si après son tube des années 90, il n’a pas eu envie de poursuivre dans ce registre, d’en faire un deuxième. Dominique me répond que non, qu’il a le seppuku comme trademark. J’ai adoré cette réponse.
Alain (Chamfort) me raconte que quand il se remet à composer après un certain temps, il doit se débarrasser de ses mauvaises habitudes avant d’arriver à quelque chose qui le transporte. Je ne pense pas que je fonctionne comme ça avec l’écriture. Je replonge avec délice dans mes mauvais habitudes. Enfin, je dirai plutôt qu’à chaque émotion trop forte, trop grande pour moi, je retrouve l’écriture comme ma maison. La maison où je cours m’abriter.
C’est dingue comme la pluie me réconcilie avec Paris. Elle ne peut rien pour diluer mes chagrins, mais a au moins le mérite de nettoyer les rues.

lundi 10 juin 2019

35

Writer’s life (35)

Une photo de ma mère dans son pull rouge. Entouré de ses trois soeurs et de ses parents. Plus personne de cette photo ne vit aujourd’hui. Moi, j’étais ce petit garçon inespéré qui courrait dans leurs pattes. Voilà mon identité : le garçon inespéré.
Travail sur des musiques qu’on m’envoie pour en faire des chansons. Ce n’est pas tant une question d’écrire un truc extraordinaire ou pas, que d’approcher au plus près ce que révèle l’âme d’un son et y mettre les mots justes. C’est comme une relation amoureuse. Parce qu’au départ dans une rencontre, l’inconnu, l’inédit vous résiste. À un moment, vous vous impliquez tellement que si cette personne continue de vous résister, et bien tant pis pour elle, c’est qu’elle n’avait rien pour vous et vous rien pour elle. Avec une musique, c’est le même procédé. Je mets mon coeur dans la balance à chaque fois. Si ça ne prend pas, je garde mon chagrin pour moi (qu’il soit insurmontable ou léger), ou j’arrive à m’en foutre totalement et je passe au projet suivant.
Élections Sacem. Je me fais engueuler par mes fervents soutiens parce que je ne fais pas une campagne hyper visible et active. Franchement, quand je reçois les messages et les boniments de personnes qui me parlent comme si on se connaissait depuis toujours, uniquement parce qu’ils sont en campagne, ça a vraiment tendance à me déprimer. Mon côté Holden Caulfield, sans doute.
Avec Pascal l’autre jour, on parlait des vertus (ou des verrues) du succès. Du temps que cela prend pour qu’on oriente l’éclairage quand vous n’êtes pas d’une dynastie (le goût français pour les dynasties) ou d’un club spécifique. Quand j’en vois qui courent derrière les honneurs comme des lévriers derrière un leurre, bien leur en fasse. Pour moi, c’était chouette quand j’avais mes parents parce que je pouvais leur rendre un peu en fierté la liberté qu’ils m’avaient laissé. Mais aujourd’hui ça n’a pas beaucoup d’importance. C’est juste important pour le plaisir que ça procure aux gens avec qui je travaille et parce que nous sommes dans une société où on ne prête qu’aux riches, il est plus facile de faire des choses, d’amorcer des projets ou simplement poursuivre une oeuvre, si vous avez du succès. Ou si on vous identifie comme quelqu’un qui a du succès. Alors, pour cette raison, il faut accepter d’en avoir.

dimanche 9 juin 2019

34

Writer’s life (34)

Le problème avec cette mise en avant de soi aujourd’hui, c’est qu’il y a un brouillage permanent entre : “Faire son intéressant” et “Être intéressant”.
Coups de fil, sollicitations, dédicaces, rencontres, dîners littéraires, mon carnet de bal de la rentrée se remplit à vue d’œil.
Je n’arrête pas de penser aux derniers jours avec ma mère. Quand je l’ai conduite à la clinique, pour faire vite j’ai pris l’autoroute. Si j’avais su que ce serait son dernier voyage j’aurais pris le chemin qu’elle aimait tant, celui qui longe la Seine. Je n’arrive plus à me remémorer si j’ai fait vite pour la soulager ou par pur égoïsme. Je crois que c’est la première option mais avec le temps n’en suis plus si sûr. Je vois les choses en noir car si j’essaie toujours d’approcher leur bonté je suis loin d’avoir la force, le courage, la volonté, le sens pratique, l’adhésion à ce monde, de mes parents. Je n’arrive jamais à être à la hauteur de qui ils étaient.
J’étais à un dîner l’autre soir et il y avait un humoriste qui n’arrêtait pas de rançonner les invités sur des histoires cocasses ou comiques qui leur seraient arrivées et avec lesquelles il espérait nourrir son spectacle. Ça m’a heurté, interpellé aussi parce que je ne travaille pas comme ça. Ce qui m’intéresse pour mon travail c’est tout ce qui ne se dit pas. Tout ce qui en crève de ne pas se dire ou de ne pas se produire. Je me situe vraiment à l’opposé de ce gougnafier.
Avec Sarah, on évoque cette librairie parisienne d’un snobisme rebutant. Le livre de Sarah était en un seul exemplaire bien planqué dans les rayons du bas ; 37, étoiles filantes n’a jamais eu le droit d’y prendre place. Ça me fait penser à ces auteurs ou ces journalistes qui sont les premiers à faire de grandes déclarations sur ce qu’est ou devrait être la littérature, mais qui sont incapables d’écrire une seule phrase que tu as envie de retenir.

samedi 8 juin 2019

33

Writer’s life (33)

Dans le métro, un petit garçon affirme à ses potes que la station Bel Air vient de la série Le prince de Bel Air.
Présentation devant les libraires de la rentrée littéraire Robert Laffont à la Société des Gens de Lettres. L’idée de Laetitia était que chaque auteur arrive sur 1 musique en lien avec son roman. J’avais choisi « Kiss » de Prince. J’ai tenté un moonwalk en arrivant, ce qui est assez audacieux sur du Prince. « Kiss » parce que mon roman tourne autour d’un baiser. Si ce roman donne envie d’embrasser, c’est bien. Un baiser donné ou un baiser qui n’a pas eu lieu comme dans ce poème très court de Richard Brautigan que j’adore : « The phantom kiss », et que je rattache aussi à l’univers de mon roman. Un baiser qui a eu lieu, aura lieu, ou peut-être jamais. Tous les temps de l’indicatif, du passé et du futur, pour un baiser.
Dans une interview qui date de 1997, au tout début de la frénésie pour internet, on interroge Prince sur les sites qu’il aime visiter. Il répond : la section News d’AOL. Puis le journaliste lui demande : « Are there any sites that you think are especially bad ? », et Prince répond : « Bad is not a word I use unless I am describing a fine girl ». Encore un week-end à écrire comme un dingue, à travailler. Pas mal de projets en cours. Depuis quelque temps, dans tout ce que je fais il y a des passerelles, des passages secrets, des couloirs ou des émotions communicantes, tous ces textes éclairés par un semblable feu intérieur. C’est épuisant mais le plus souvent c’est exaltant. j’ai l’impression que tout est à la fois morcelé puisque ce sont différents projets et pourtant terriblement unifié. J’obéis à la logique d’une nécessité intérieure, cette logique (en feu) guide mon imaginaire.
Je ne comprends jamais les arguments de vente, les arguments marketing sur les jaquettes des livres qui disent : « Plus de 400 000 lecteurs ! » ou « Déjà 400 000 lecteurs conquis ! ». C’est comme si une personne séduisante, que vous rencontreriez par hasard ou sur recommandation, vous racontait : « Hey, j’ai 400 000 personnes qui m’ont tenu entre leurs mains ». Franchement, qui a envie d’être le 400 001 ème ?

lundi 3 juin 2019

32

Writer’s life (32)
Sarah Manguso : « I’d like to meet someone whose passage through life has been continuous, whose life happened to an essential self, and not been just a series of lives happening to a series of selves » Cette phrase m’évoque une conversation avec Claire l’autre jour, elle me disait qu’elle avait l’impression d’avoir vécu d’innombrables vies dans une seule existence et moi je lui disais que j’avais l’impression de traverser la vie en restant toujours qui je suis, je veux dire : aucune différence entre celui qui écrit cette note et le lycéen qui noircissait des pages de lettres d’amour à la place de ses devoirs à destination d’une fille parmi toutes les filles et qui était à la fois très entouré et profondément solitaire.
Avec Sylvie et Adeline, on parle des hôtels pour le salon du livre de Vannes. Je leur dis que je suis au Best Western et elles m’apprennent qu’elles sont au Kyriad. «On est pas très loin, dis-je. Les deux hôtels se touchent. Enfin, ils se touchent, ils font ce qu’ils veulent.» « Tu vois, dit Sylvie à Adeline, on déteint sur lui !»
En parlant d’une fille rencontrée l’autre jour à une soirée je dis : « Tu vois Ursula Andress qui sort de l’eau ? Hé bien elle c’est Ursula undress »
Moi qui ai été rivé si fidèlement tant d’années à Paris, je n’aurais pas pu imaginer qu’en écrivant je passerai le plus clair de mon temps dans les trains (où j’écris cette note, tôt ce matin).
J’ai tout gardé de mon enfance sauf peut-être, la rapidité avec laquelle passent mes chagrins.

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Nouvelle salve d’envois de mes manuscrits. Je vais sur le site d’une grande maison pour avoir le mail d’un contact à qui envoyer mes projets...