Journal de bord et réflexions d'un écrivain dans ce monde trouble, troublant, et troublé.
mercredi 29 avril 2020
110
Writer’s life (110)
La mort de Robert Herbin. Je me revois chez ma grand-mère paternelle, à la Garenne-Colombes, avec un album de vignettes Panini, essayant de compléter l’équipe de Saint-Etienne. Et regardant un épisode de Goldorak ou d’Albator, avant que mon père vienne me récupérer pour me ramener à la maison. Ma grand-mère possédait dans son armoire à pharmacie des flacons d’eau de rose. Je ne me souviens pas de rapports spécialement complices (mais j’étais tout petit) avec aucun de mes grands-parents. Ils s’occupaient de moi, faisaient le job, sans effusion.
Je me connecte ici ou là pour mettre des petits mots à des amies dont je sens la détresse, ou prendre des nouvelles (en douce / avec douceur), mais de voir tous ces gens qui font la morale, donnent des leçons, ça finit par me démoraliser. C’est comme l’autre jour, je reçois une publicité pour un magazine culturel qui se targue de faire un article sur ses déceptions. C’est une drôle de réclame. Et quel intérêt d’ajouter un sentiment de déception à la période ? Dans les films qu’il pointe du doigt, il y a : The shape of the water, une merveille que j’adore. Et je commence à lire l’article qui est dans le genre critique ironique qui se promet d’être subtile pour se dédouaner de la destruction d’une oeuvre. Bon, ça me désole mais ce qui me désole avant toute chose c’est : pourquoi m’envoyer une publicité qui est contente de détruire un film que j’adore ? Il y a des gens qui sont toujours contents de saper le moral de personnes qui n’ont rien demandé. En règle générale, je suis toujours étonné par la facilité avec laquelle certaines personnes sont contentes d’elles-mêmes.
En ce moment, j’aimerais bien : du courage pour tout ce que je voudrais faire.
Et reprendre la vie que j’aime. Tout ce que j’aime est à l’arrêt. En suspension. Mon style de vie, en rupture de stock. Par exemple, une des choses que je préfère au monde : Faire territoire avec une fille qui me plait, en la laissant boire dans mon verre comme si nous étions frère et soeur, ou partageant une assiette pour deux dans une fête, au milieu d’une assemblée à la fois indifférente et propice et à ce genre de rapprochement. C’est la vie que j’aime. Mes mauvaises habitudes. C’est comme ça.
#writerslife
mercredi 22 avril 2020
109
Writer’s life (109)
Sans doute pour vérifier qu’il est dangereux de voyager verticalement, une pile de livres dans une main une tasse de thé dans l’autre, j’ai fait un vol plané dans le petit escalier qui conduit à la mezzanine où est situé mon bureau de travail. Des faux mouvements pour me récupérer, et me voilà dans une situation assez douloureuse qui va de la main à l’épaule droites. Tout de suite j’en ai profité pour me dire que c’était l’occasion pour travailler sur les passages les plus « douloureux » de mon roman en cours. La morale de cette histoire est qu’il est plus dangereux pour un type qui écrit de rester chez soi que de courir le monde (du moins la France) comme je le fais avec mes livres depuis plusieurs années. Et qu’il vaut mieux soigner ses chutes avant que la chute vous surprenne.
Moral assez bas. J’accuse le contrecoup de tous les événements pour lesquels j’avais travaillé ardemment et qui se sont annulés. Et je m’en veux d’être si lent alors que d’habitude mon imagination fuse et mon ardeur s’attèle à divers projets. Depuis un mois, il me semble que je suis dans un rythme délétère, je n’arrive pas à travailler sur plusieurs choses à la fois avec satisfaction (du moins un minimum pour avancer, n’ai pas le courage de répondre à mon courrier, et fais des vols planés dès que j’ai dans les mains deux de mes grandes passions (les livres et le thé), je laisse comme dans Alcie des pointillés pour une troisième…
Je me désespère de n’être pas aussi alerte que d’habitude et pourtant en un mois j’ai écrit 30000 mots d’un prochain roman, quasiment toute la charpente, mais ce qui m’agace c’est que je ne veux pas le nourrir de nostalgie (en fait je n’ai pas du tout un tempérament nostalgique), je veux des moments neufs et vivants pour le faire vibrer de l’intérieur, pas envie que ce soit un livre de confinement (beurk), alors je guette avec impatience le retour de l’effervescence pour peupler ce livre de moments spectaculaires, je veux dire spectaculaires intimement.
Les plages sont toujours interdites, mais en me promenant j’entends la rumeur des vagues qui ronronnent au loin comme un chat, et quand je m’approche, derrière une rangée d’arbres, j’aperçois la mer par effraction.
#writerslife
samedi 18 avril 2020
108
Writer’s life (108)
Le 19 avril est dorénavant un jour particulier pour moi : jour de naissance de mon père, jour de la mort de ma mère. Ça fait six ans aujourd’hui. C’est tellement particulier. Comme je suis fils unique, je pense que je n’ai vraiment personne à qui parler de ça, en dehors de l’écriture. Seule l’écriture peut me rattacher en compréhension à ce que je ressens, et aux autres qui, bien sûr, ne peuvent pas exactement approcher ce que je ressens. J’ai conservé toutes les lettres que ma mère avait elle-même conservé tout au long de sa vie, même celles où il était pourtant indiqué à la fin : «Je te demande de brûler cette lettre après que tu l’auras lue ». À 20 ans, elle se marie au comte de Noidan, devient comtesse en quelque sorte, vit dans un château au fin fond des Ardennes belges et devient veuve quatre ans plus tard. Je trouve aujourd’hui la lettre qui fait état de la mort de son premier mari. Ça me fait drôle de me dire que je dois mon existence à un coup de fusil parti par accident (hum) un dimanche tranquille avant la chasse. Et en même temps, je n’en sais rien. Peut-être que ma mère en aurait eu marre de ce mariage et du comte, en fin de compte, et qu’elle serait allée chercher mon père là où elle devrait le rencontrer bien des années et des aventures + tard. Qui sait réellement pourquoi et comment les choses se passent ? À nouveau, on ne peut peut-être approcher le sens de tout ça que par l’écriture..
vendredi 17 avril 2020
107
Writer’s life (107)
Il pleut des cordes où je suis, de chaudes larmes de printemps, et les réseaux sociaux sont ce matin un champ d’étoiles à la mémoire du chanteur Christophe. Il y a une dizaine d’années, il m’avait fait venir à Londres où il travaillait sur un album, après avoir écouté une chanson de Marie Amélie Seigner : « On se regardait » et après que Marie Amélie lui ait parlé de moi. Il voulait qu’on travaille ensemble. En arrivant, il m’a fait écouter sur quoi il travaillait. L’album devait sortir dans deux mois et il n’avait aucun texte. Que des yaourts avec sa voix si emblématique. J’étais prêt à travailler, à me jeter dans la mêlée des sons, mais je me souviens qu’on n’a pas travaillé du tout. On a passé la nuit entière à discuter, tous les deux enfermés dans une immense cabine des mythiques Olympic studio, où les Stones ont enregistré "Beggars Banquet", et les Beatles la chanson : "Baby you’re a rich man". Toute la nuit, il m’a parlé de son amour des femmes. Son amour passionné des femmes. En l’écoutant, je pensais à ce texte de Marguerite Duras que j’adore, qui est dans « La vie matérielle » et qui s’appelle « L’homme menti ». Je me souviens qu’il parlait très vite par moments, et à d’autres qu’il semblait chercher ses mots comme s’il devait avancer dans une forêt. Un peu ce qui arrive au piano, quand on cherche des notes ou des accords. Lui, il avait cette démarche-là, en parlant. On est resté de 23h à 6h du matin tous les deux à parler dans l’aquarium des studios, et puis il a réintégré sa chambre d’hôtel dans le quartier de Sherperd’s bush, au-dessus de Kensington. Et moi, impossible d’aller dormir, trop excité de profiter du petit matin londonien, de commencer à écrire. Il pleuvait des cordes. J’errais dans Sherperd’s Bush, je suis allé prendre un café chez un Paki, et c’est là que j’ai écrit le texte d’une chanson de Pierre (Guimard) qui s’appelle : « Deux sous la pluie ». Et je regardais les heures tourner et je n’avais qu’une hâte, que Christophe réapparaisse pour qu’on puisse commencer à travailler. Il m’avait dit qu’il adorerait écouter le dernier album de Radiohead, alors je me souviens être allé lui acheter, quelque part dans Londres. Et la seconde nuit où nous devions travailler, au lieu de travailler, nous l’avons passée à écouter l’album de Radiohead et à parler encore, beaucoup, de ce que nous aimions dans l’existence et qui constitue en quelque sorte ce que nous sommes. En rentrant à Paris, je lui ai envoyé quelques idées mais, au final, on n’a pas réussi à trouver lui et moi la fréquence qui nous aurait permis de faire des chansons valables, intemporelles, magiques, ou juste superbes à écouter par une nuit suspendue à Londres. Je me souviens de ce moment hors du temps avec lui, dans cette ambiance si particulière des Olympic studios entièrement désertés à des heures magiques que lui seul avait l’habitude et le luxe d’arpenter.
dimanche 12 avril 2020
106
Writer’s life (106)
Tellement de courrier en retard que je me désespère moi-même, mais il faut que je finisse la forme (comme une pâte à modeler) de mon prochain roman, et trouve si peu d’ardeur pour l’écriture qui ne concerne pas ce travail, même quand il s’agit d’une réponse d’une poignée de mots. Étrange période.
J’arrive bientôt en nombre de mots à un volume qui se rapproche de mes deux derniers romans. En tant que lecteur, j’ai peu de goût pour les romans trop longs, je n’arrive jamais à les terminer, et bizarrement j’ai envie de dire la même chose pour les romans trop courts : je n’arrive jamais à les terminer.
Mes souvenirs de Pâques : aller chercher les oeufs dans le jardin de mes grands parents, dans la maison de Gibecq que j’aimais tant, en Belgique. À la mort de ma tante qui a été la dernière propriétaire de cette maison, un de mes grands regrets est de ne pas avoir eu suffisamment d’argent pour acheter la maison de Gibecq. Bon, qu’est-ce que j’en aurais fait ? Pourtant, j’aimais tellement ce village et cette maison, qui sont liés à mon enfance disparue. Il faudrait peut-être que j’écrive une nouvelle à la Gatsby où un type très riche déciderait après un rêve déterminant d’acheter tous les lieux de son enfance. Et il pourrait y séjourner à sa guise, comme on peut le faire si facilement en pensée. Pour se rendre compte à la fin que toute la fortune du monde ne permet de racheter son passé. Mais cette histoire est trop proche d’un de mes précédents livres : L’appel de Portobello Road. Autre souvenir de Pâques : vaquer à mes occupations et rejoindre ma maman devant la télé au moment de la bénédiction du pape (Jean-Paul II, le temps que dura ma jeunesse).
La première coccinelle du printemps vient de se poser sur ma main pendant que je fais ma promenade règlementaire dans ces temps compliqués dont j’aimerais tant la fin : heureuse, apaisée, et proche.
#writerslife
mardi 7 avril 2020
105
Writer’s life (105)
Moins présent sur les réseaux. Éviter d’être intempestif, de se fatiguer de soi. Le même agacement que George Harrison dans sa chanson « I, me, mine ».
Vu sur TCM un documentaire sur le chef opérateur Vilmos Zsigmond (The deer hunter, Délivrance, Rencontre du 3ème type, Blow out, La porte du paradis, et un film moins connu que j’adore : The long goodbye, avec Eliott Gould et d’après Raymond Chandler). Vilmos Zsigmond a cette très belle phrase : « Les ombres racontent l’histoire plus que la lumière ». Une phrase que je relie immédiatement aux dessins sublimes que m’envoie Fred chaque jour pour Alcie 2. Un mélange de conte à la Dickens et d’expressionnisme allemand (saupoudré d’un humour salvateur, comme il se doit).
Le confinement dans le confinement : J’ai du mal avec tous les projets qui sollicitent mon écriture et ne sont pas l’écriture du roman en cours. Alors je reporte à plus tard, ce qui n’est pas dans mon habitude et c’est bien la première fois que je n’arrive à avoir de l’ardeur que pour un seul et unique projet à la fois. C’est pour moi l’un des désagréments de cette situation.
Mon souci principal dans le roman en cours est de faire des phrases qui soient captivantes à isoler du récit tout en faisant partie intégrante de ce récit. Je pense que c’est un des grands trucs de mon écriture depuis toujours, mais dans ce futur roman j’en fait ma problématique principale.
Si Disney m’appelle demain pour écrire le prochain starwars, les héros dégommeront au sabre laser des supers vilains venus de la planète JOGGING, des créatures qui se croient seules au monde sur les trottoirs et dans les rues, des clones d’égocentrisme qui s’époumonent, crachent leur bile et soufflent comme des distributeurs à postillons.
samedi 4 avril 2020
104
Writer’s life (104)
«Our connexions with those that we don’t know, a greeting from a stranger, a kind word from a neighbour, these make up society », très beau discours du nouveau leader du parti travailliste britannique Keir Starmer. Sur le corps medical : «For too long they’ve been taken for granted and poorly paid. There were last and now they should be first ».
En à peine un week-end, la population de Deauville a quadruplé. Typique du parisien en goguette : le couple avec deux enfants qui marche en plein milieu de la rue et braille (et postillonne) à tout va. D’autres renouent avec la sortie de leur voiture de sport. D’autres sont heureux de pouvoir s’engueuler à ciel ouvert après 15 jours de captivité en ville. Le virus de la connerie, en circulation libre depuis longtemps.
Sollicité pour plein de trucs, on me demande d’apparaître, de faire des vidéos, de parler de ce qu’est la vie d’un écrivain en confinement (pareil que pour tout le monde sauf qu’en + c’est un écrivain), je m’y plie de bonne grâce pour faire plaisir mais j’ai vraiment de la répugnance à intervenir ou me montrer en cette période. Mon visage me fait l’effet d’une marionnette. J’envie celles et ceux qui ont foi en leur visage ou leur silhouette au point de les exhiber en permanence. Si ce visage doit exister un peu, j’aime qu’il soit tamisé par les autres. C’est aussi pour ça que j’aimais tant être sur scène, en 2005, 2006, il y avait un lieu, un territoire idéal à être sur scène parce que j’étais avec un groupe, au milieu d’un groupe, dans une armature de visages et d’attitudes au même titre que dans une soirée, une fête, une aventure, une bataille. Apparaître en mon seul visage m’épuise et me révulse.
J’échange avec Fred sur Alcie 2, et me plonge dans l’écriture de mon roman. Dès le retour à la vie heureuse (et même quand elle sera malheureuse) je le nourrirai d’une boulimie d’instants qu’il implore.
J’aimerais écrire d’avantage mais trouve compliqué d’écrire « publiquement » dans la période actuelle sans avoir l’impression que tout n’est que simagrées.
#writerslife
vendredi 3 avril 2020
103
Writer’s life (103)
Toujours aussi épouvanté par le nombre exponentiel d’amie(e)s qui sont touché(e)s par ce virus atroce et galopant.
Climat étrange où on change de trottoir quand on aperçoit une silhouette au loin ; ce n’est tellement pas ce qu’on attend de ce passage dans l’existence.
Sarah me demande si j’avance bien dans l’écriture de mon nouveau roman. Je lui réponds oui mais + au ralenti que d’habitude. Et puis, je ne veux pas que ce soit un livre de confiné. Je veux dire, je ne veux pas le nourrir d’angoisses qui ne sont pas de son ordre ou de son territoire. Je ne veux pas non plus le nourrir de la nostalgie du mouvement, j’ai au contraire besoin du mouvement pour le nourrir.
Cadeaux de tous les jours : les dessins que Fred m’envoie pour le tome 2 d’Alcie.
Le moral à plat avec tous ces festivals, événements, engagements, rencontres, aventures autour des livres qui s’annulent. Seul et maigre réconfort, le travail, par petites touches ardentes, sur un nouveau roman qui m’emmène dans un temps qui n’est pas tributaire de la période dure et anxiogène que nous traversons.
Clara me parle d’un type qui, en temps normal (si je puis dire), lui fait du gringue appuyé. Elle me dit : « il m’a écrit un mail très gentil pour me demander si je me portais bien, et il a terminé son message par : « Fais très attention à toi ». « Hum ! réponds-je, j’imagine que c’est de circonstance ». « Oui, certainement. Sauf que je n’ai pas pu m’empêcher d’y voir une connotation sexuelle. Du genre : Fais très attention à toi, je vais t’attraper… »
#writerslife
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Nouvelle salve d’envois de mes manuscrits. Je vais sur le site d’une grande maison pour avoir le mail d’un contact à qui envoyer mes projets...