mercredi 10 février 2021

166

 Writerslife (166)

Quand j’entends sur France Culture ou ailleurs des écrivains que j’ai rencontré ici ou là, j’ai l’impression que ce sont des versions adultes des personnes que je connais.
Je m’aperçois que je ne suis jamais séduit par l’intelligence ou le talent tant que ce n’est pas associé à de la bonté. De la générosité, de l’humilité, et surtout : de la fantaisie.
Je termine de lire les romans pressentis pour la sélection du Prix du roman de la nuit. J’ai un favori mais ce n’est pas forcément bon signe car tous les livres que j’ai défendus bec et ongles les années précédentes ont fini dans les choux. Mais bon, c’est toujours plaisant de voir un joyeux jury littéraire s’étriper pour des phrases.
Dans mes ateliers d’écriture textes courts et nouvelles, une des question qui m’est souvent posée est : comment se faire publier ? Grâce aux éditions de l’Archipel, j’ai une réponse qui dispense même de passer par l’atelier d’écriture : séquestrer Kim Kardashian. Je n’en reviens toujours pas de la publication d’un tel livre et de la complaisance médiatique qui l’accompagne et qui en dit tellement plus sur la société contemporaine, ou la voyouterie ordinaire, que ne pouvaient le faire autrefois en des temps moins vulgaires (qu’il me semble n’avoir jamais connus) les véritables écrivains.
Souvent, je dois calmement attester du présent pour me dire que mes parents sont morts. Je me surprends moi-même à les imaginer dans la pièce d’à-côté (après tout, cela a été ma condition normale de fils unique, dans ma chambre d’enfant, puis d’adolescent), ou dans une voiture en stationnement, au téléphone quand tombe le soir, ou quand j’arrive dans une gare où je me dis que mon père sera là pour m’accueillir et me ramener à la maison, et qu’il n’y a personne, ou pas mon père en tout cas, pour m’attendre. Combien de fois il m’arrive de guetter cette voiture et cette silhouette qui ne sont pas là ? Je dois souvent, comme ce soir, faire un effort conscient pour me dire que ce que je suis aujourd’hui existe dans un système différent que celui que j’étais quand j’avais encore mes parents.

mardi 9 février 2021

165

 Writerslife (165)

Commencé à écrire un journal de rêves. À l’exemple de ce livre que j’adore : « Insomniac dreams » qui compile les notes prises chaque matin par Vladimir Nabokov. L’idée est pour le moment plutôt à titre expérimental, voir s’il y a des ponts entre rêve et vie passante, les réactions des protagonistes dans l’un ou l’autre des systèmes, et si je retrouve ou j’aperçois dans l’aventure du quotidien les personnes inédites qui me sont apparues pendant mon sommeil. Enfin, si je peux continuer d’affirmer, preuves à l’appui, que la vie consciente (j’allais écrire : la réalité) est la plupart du temps décevante.
Je pense que celles et ceux qui trouvent que la réalité est totalement performante n’ont pas besoin d’écrire des livres. Sauf si ça leur plait de fabriquer. En littérature, à mon sens, il y a ceux qui fabriquent, et ceux qui n’ont guère le choix que d’être eux-mêmes.
Jean-Claude carrière est mort à 91 ans dans son sommeil. Comme mon grand-père maternel, dans la maison et le fauteuil qu’il aimait tant, avec son chat sur les genoux. Quelle merveilleuse façon de quitter ce monde. Je me souviens de Jean-Claude Carrière, impressionnant, accompagné d’un musicien, récitant seul les plus belles pages du Mahabharata au salon du livre de Béziers, et puis au déjeuner où nous avions pique-niqué sous un arbre en nous protégeant du soleil. C’est ça aussi qui est beau dans les festivals du livre, loin de ces auteurs insupportables qui la ramènent en permanence, qui font des bâtonnets à chaque livre vendu ou qui ne sont là que pour filer leur 06 aux autrices qu’ils trouvent baisables, ce sont les moments rares et privilégiés qui ne peuvent s’organiser ailleurs, comme la fois où j’ai partagé à l’ombre d’un arbre une conversation et un repas avec Jean-Claude Carrière.
Envoyé à Fred un script de roman ado que je verrais bien en roman illustré ou en roman graphique, même si cela est très codifié. Enthousiasme de Fred qui m’a lu dans la foulée mais qui pense que les éditeurs préfèreront en faire un livre sans illustrations, ou alors qu’il y aurait un format audacieux à inventer. Il n’y a plus qu’à trouver un éditeur pour préciser les choses.

dimanche 7 février 2021

164

 Je dis à Aude qu’en temps de pandémie les chasseurs devraient laisser tranquilles les chevreuils et tous les oiseaux et tourner leurs fusils en direction des joggers. Le jogger qui vous voit arriver de loin sur le trottoir mais continue obstinément son tracé en soufflant et éructant à tout vent comme s’il était le roi de la route fait regretter de ne pas avoir cette once de monstruosité qu’il faut sans doute pour attraper un fusil et se mettre en joie de pister un renard.

Je peux facilement définir les limites de ma foi en l’humanité : les portes de ma boulangerie. À voir comment les gens se tiennent, se comportent, n’hésitent pas à vous bousculer pour accéder au comptoir ou vous marcher sur les pieds pour se pencher au-dessus des viennoiseries en apostrophant la vendeuse, le manque d’élégance dans les attitudes, le mépris des consignes de sécurité pourtant martelées en permanence, cela donne à penser que si le monde court à sa perte ce sera en jogging et dans l’ordre des choses.
Report de ma semaine d’ateliers d’écriture à l’école Les Mots. Je passe mon temps à défaire mon agenda du mois pour le reporter sur le suivant et ainsi de suite. J’arrive tout de même après la succession de nouvelles déprimantes qui m’avaient coupé les ailes ces derniers mois à retrouver de la vigueur pour entamer de nouveaux projets. C’est le stade de l’ébullition, bientôt les moments d’écriture. C’est quand même dingue toute l’énergie qui n’a rien à voir avec l’énergie qu’il faut pour la création et qu’on vous fait dépenser malgré vous pour tout ce qui est annexe et que de toute façon vous subissez sans pouvoir de décision.
J’ai lu une tribune des scénaristes de cinéma/télé qui demandent à sortir, je cite : « du statut d’esclaves modernes », une autre des auteurs de bande dessinée, sous estimés, payés une misère ou qu’on fait travailler gratuitement pour des projets qui n’aboutissent pas. On pourrait aussi parler des auteurs de chansons. J’aurais bien aimé profiter de mon grand prix Sacem pour sensibiliser un peu en ce sens (avec humour), mais ce prix a eu tellement peu d’opportunités et de retentissement médiatiques que je n’en ai pas eu l’occasion, ce qui au final me libère d’une prise de parole revendicatrice qu’il m’aurait sans doute saoulé d’incarner.

lundi 11 janvier 2021

163


Dans 37, étoiles filantes je relate une anecdote qui concerne le peintre Fernand Léger. Il est attablé en terrasse à la Closerie des Lilas et voit passer sur le boulevard une jeune femme en robe de mariée perchée sur un vélo. Intrigué, il la hèle. La fille accepte de le rejoindre et lui raconte qu’elle s’est évadée de son propre mariage en prétextant d’essayer un des cadeaux (le vélo), qu’elle a suivi la Seine et s’est retrouvée dans Paris. Le peintre et la jeune femme vont passer la soirée ensemble. Fernand Léger finira par l’épouser. Dans 37, comme à cette époque, la majeure partie de ce qui arrive se passe dans et autour des cafés. Je veux dire : Paris sans ses terrasses, c’est la tristesse absolue. Je pense à ça en lisant Marcos Uzal dans les Cahiers du cinéma qui cite Vinicius de Morales : “L’art de la rencontre est la définition même de la vie”, et qui termine son édito par ce brillant : « Rendez-nous le hasard, sinon nous étoufferons ». Il est vrai que le hasard, la rencontre, réconcilient la réalité et la fiction, c’est le voyage sans la pénibilité du voyage (où est-ce que j’ai fourré mon passeport ? quel livre dois-je emporter ? ce genre de trucs). Paris sans ses terrasses me démoralise au plus haut point.
Je viens de rendre le texte de mon petit éloge du baiser à Aude, et je m’aperçois que sont inclus dans ce petit éloge du baiser : le petit éloge de la rencontre, le petit éloge du hasard, et le petit éloge de la vie (entre autres).
Tout semble à l’arrêt - ou pire qu’à l’arrêt, au mièvre ralenti, et je continue pourtant à recevoir de stimulantes propositions éditoriales. il faut que je m’organise, me fixe un calendrier. Trouver aussi une pertinence entre ce qu’on me propose et les projets que j’ai en tête (sur le coeur, serait + juste) et ai envie d’initier.
Un truc que j’ai bien aimé faire dans 37. Alberto offre une statue miniature à Julia (avant guerre, c’est sa période des sculptures minuscules), et il lui dit : « C’est vous ! » Avant de préciser : « Enfin, c’est ma place par rapport à vous. »

samedi 19 décembre 2020

162

Plongé dans un long poème en prose sur l’adolescence pour le « petit éloge du baiser » que je rendrai à Aude début janvier. Je vais travailler parallèlement à un script pour un dessin animé. Un noël en apnée dans le travail. Dans la saison 2 de « Pen 15 », il y a un moment où au cours d’une pyjama party chez une de ses amies Mia appelle en pleurs au milieu de la nuit sa mère pour qu’elle vienne la chercher. Je crois que je n’ai pas arrêté de faire ça durant mon enfance et mon adolescence, si je devais dormir chez un copain, ou dans une autre maison avec des enfants pendant que les parents faisaient la fête, ou dans des familles d’accueil pour les vacances scolaires en Angleterre, à chaque fois il y a un moment où j’ai appelé en larmes mes parents. Ou bien j’ai passé des nuits blanches à vouloir le faire sans oser. Je ne sais pas si c’est décuplé parce que je suis fils unique, que mes parents m’ont eu tard, etc. Maintenant qu’ils ne sont plus là et que je suis censé être « totalement et tellement adulte », il y a certains jours qui sont comme de vastes nuits blanches où j’ai l’impression de remettre toujours à la minute d’après d’appeler mes parents pour rentrer à la maison. Écrire est une maison de substitution, maintenant que celle du passé n’est plus. Au moment de la mort de mon père, après la cérémonie, quand nous nous sommes retrouvés sur le parvis de l’église, ma maman et moi, un voisin s’est approché de moi et m’a dit : « C’est au moment où son père meurt, qu’un homme devient réellement un homme ». Sur le moment j’ai trouvé ça affreusement stupide, péremptoire et déplacé. J’ai pensé que si je devais mettre cette scène dans un roman ou un film, celui à qui on profère un tel truc répliquerait : « Tu te prends pour Sénèque ou quoi ? », et se jetterait sur le type et lui casserait la gueule façon Scorcese/Tarantino devant le curé et les gens médusés. Mais, pour une fois (de plus), je n’ai pas laissé la fiction me déborder, et j’ai décidé d’être courtois, poli, et détaché, avec la trivialité du réel.

jeudi 17 décembre 2020

161

 Writer’s life (161)

Journée à répondre aux messages d’ami(e)s pour leur dire que je ne les ai pas ôté(e)s de ma page Facebook. C’est juste que j’ai été piraté et n’arrive plus à avoir accès à ma précédente page (qui a été supprimée). Impossible de me faire entendre ou d’établir le contact avec les robots Facebook. Dans les guerres que nous aurons à livrer plus tard contre les robots, j’aurais déjà expérimenté la défaite. Quoiqu’il en soit, je préfère conserver ma capacité à m’acharner pour des choses avec + de réponse (ah, si seulement j’avais été dans cet état d’esprit, adolescent...).
Le carnet de bal pour 2021 se remplit bien : médiathèques, festivals, librairies, ateliers d’écriture, rencontres écoles-collèges-lycées. Agenda toujours tributaire cependant des temps incertains qui s’annoncent.
Pour mon grand prix Sacem de la chanson française j’aurais reçu au final + de félicitations du monde de la littérature que du monde de la musique. De toute façon, quand on m’a tendu un micro ce n’était jamais pour parler d’une oeuvre, mais de la situation liée à la Covid.
Semaine d’interviews et de jolies choses pour Duncan (France Inter, Nice Matin, RTL, Télématin etc), à chaque fois des journalistes enthousiastes qui me parlent d’une communauté d’esprit avec Jacques Prévert par exemple, et de tout ce que j’aime chez les anglo-saxons. Chouette que mon jeune travail pour la jeunesse soit ainsi reconnu, moi qui ai toujours l’impression d’être assez mésestimé dans mes romans adultes. Enfin, n’exagérons rien, il y a quand même de fervents soutiens.
J’essaie de conserver le maximum d’élan dans l’asphyxie générale. Pour écrire et initier des projets, malgré de violentes déceptions.
Très belle phrase de Gwenaële au téléphone qui me dit : « Qui peut vraiment comprendre ? Les chagrins d’écrivains sont secrets et incommunicables.»

mardi 15 décembre 2020

160

 Dernière mauvaise nouvelle de l’année (j’espère… mais n’en a-t-elle pas comporté au moins 365 ?) : la sortie de mon prochain roman est recalée à 2022. Hum. L’année 2021 s’annonce longue et pâle. L’effort, ce n’est jamais d’écrire, d’imaginer un nouveau livre, mais d’endurer le délai qu’il y a entre l’urgence et l’intensité que vous mettez dans un texte et le moment où il paraît. Chaque jour aussi, je m’efforce à ce que ma déception à cette annonce ne contamine pas mes autres projets en cours. De fait, bordel dans mon planning bien soutenu notamment avec le « Petit éloge du baiser » qui devait sortir en février 2022, mais Aude se démène de façon adorable pour me trouver une date de sortie en 2021, ce qui fait que j’aurais quand même un texte adulte l’année prochaine.

Moi qui aime tant noël, peu de plaisir cette année, je bouillonne intérieurement. Les travaux interminables dans le lieu où je vis n’arrangent pas mon moral, je me sens en cage (travail + espace), vivement de reprendre la vie de troubadour. Je voudrais à nouveau, comme le jeune Chateaubriand et Mirabel l’expriment dans « La petite sonneuse de cloches » : danser au milieu des flammes.
L’autre jour en allant à Astaffort travailler avec des artistes, dans le train Paris-Agen, j’avais mon casque, prêt à écouter ma playlist du moment (derniers albums de Cabrel, des Strokes, et de Matt Berninger), et puis une jeune femme s’assoit derrière moi et se met à parler avec un collègue, parfois en anglais, parfois en français avec un délicieux accent british. Harponné par la mélodie de sa voix, j’ai ôté mon casque. Je n’écoutais même pas vraiment ce qu’elle racontait. C’était juste la voix, sa mélodie, bercé par un réconfort insatiable. J’aurais aimé que le trajet dure le double de temps (et même s’il faut être prudent avec ce genre de souhaits que la SNCF est toujours prête - sans crier gare - à exaucer).

dimanche 22 novembre 2020

159

 Writer’s life (159)

"Selon Proust, les meilleurs paradis sont les paradis perdus. C'est une phrase célèbre à juste titre. Je me permets d'ajouter qu'il existe peut-être des paradis encore plus fascinants : ceux qu'on n'a jamais vécus, les lieux et les aventures qu'on entrevoit, là-bas. Pas derrière nous, comme les paradis perdus qui rendent nostalgiques, mais devant nous, dans l'espoir qu'un jour peut-être, comme les rêves qui se réalisent, on arrivera à les atteindre, les toucher. Le charme du voyage réside peut-être dans cet enchantement, cette nostalgie paradoxale du futur. C'est la force qui fait imaginer ou croire qu'on fait un voyage et qu'on trouvera, dans une gare inconnue, quelque chose qui changera notre vie. On cesse peut-être d'être jeune quand on ne fait que regretter, aimer seulement le paradis perdus."

J’adore cette pensée de Marcello Mastroianni dans un doc qui lui était consacré et que j’ai retranscrite pour l’épigraphe de mon roman sorti en 2013 chez Stéphane Million éditeur, Le voyage près de chez moi. C’est tout ce qui me pèse dans ce confinement, l’impossibilité du voyage, de poursuivre une création qui n’est jamais plus vivante que dans le mouvement. Aujourd’hui où grâce m’est faite d’être toujours sollicité pour de nombreux projets, mon plus grand effort n’est pas d’écrire, d’inventer, de créer, mais d’empêcher que la création soit marquée par le surplace, le confinement, et que ce qui sort de ma table de travail ne sente pas le renfermé. Et même si dans le voyage près de chez moi, il s’agissait d’un voyage d’une rue à l’autre, à Paris. Le narrateur déménageait à une rue de chez lui, avec un petit caddie jaune qui ressemblait à un Yellow Submarine rempli à ras bord de souvenirs et il n’avait plus que quinze jours pour avouer à sa voisine qu’il était fou amoureux d’elle. C’était une petite comédie littéraire et romantique qui aurait été épatante au cinéma, une sorte de croisement idyllique (dans le projet) entre François Truffaut et Richard Curtis, mais pour une raison que j’ignore aucun de mes livres n’a encore été adapté au cinéma, alors que j’ai toujours l’impression qu’ils seraient parfaits pour ça. Sans doute ne suis-je pas accompagné ou suivi dans cette perspective, alors je fais profil bas, mais quand j’y repense je me dis que cette histoire aurait fait un super film. Le roman est épuisé, et peut-être qu’il sortira un jour en poche, sait-on jamais. Si un jour j’ai un succès indiscutable sur un truc ou un autre, peut-être que tout s’accélèrera d’un coup. Ou peut-être que cela n’arrivera pas. En tout cas, ce soir, je retombe sur cette citation de Marcello placée en épigraphe de ce roman et je me dis : vivement que revienne le temps des petits voyages, la jeunesse retrouvée. Comme je le disais l’autre jour à Adeline, cette époque, cette année, on nous vole notre jeunesse mature. 

#writerslife

mercredi 4 novembre 2020

158

 Writer’s life (158)


Je pensais que j’habitais dans une ville où on entendrait les oiseaux, et c’est une ville où on n’entend plus que les travaux. Et aussi les postes radios des ouvriers sur les échafaudages, à chaque coin de rue quasiment. D’une maison, d’un bâtiment à l’autre : Claude François, Britney Spears, Vianney. Les nouveaux lieux de diffusion de la musique. 
Journée à Paris, pour des interviews. J’étais assez découragé en rentrant parce qu’à chaque fois, pour le format réseaux sociaux etc. on me demandait de reprendre ce que j’avais dit pour faire le plus court possible, on me forçait à synthétiser au maximum ce que je voulais exprimer. C’est le vrai problème des formats à succès comme Brut, Konbini, Instagram, etc. c’est qu’on ne s’habitue plus qu’à écouter des paroles qui se passent des hésitations, des silences, des détours, de la littérature en somme. On veut que l’autre tienne, sur tout sujet, un discours Trumpiste en quelque sorte. C’est pour ça que les livres restent un territoire si important, et qu’il faut défendre les auteurs et tous ceux qui leur permettent d’exister, parce que dans le livre il y a un territoire, une forêt, un imaginaire et une réflexion qu’on vous permet rarement d’arpenter dans la vie (sauf si, disons, vous passez une soirée avec une personne qui vous plait), et qui n’existe plus dans l’espace médiatique où, quand on fait un peu d’éclairage sur vous ou sur votre travail, au pire vous vous faites interrompre en permanence, au mieux on cherche à synthétiser ce que vous avez à dire dans le format le plus minuscule possible. Je pense aussi que la grâce, le charme, tout ce que nous recherchons de mieux dans l’existence et qui dépasse toujours d’une tête sur la ligne d’arrivée la beauté ou l’intelligence, eh bien le charme et la grâce échappent toujours aux formats dans lesquels la société, le monde, la famille, l’écran, veulent vous enfermer. Si vous trouvez une personne gracieuse, c’est qu’elle échappe au format habituel, c’est qu’elle produit en vous à la fois une résonance et un appel, une différence et un horizon, une jubilation et un triste amour, une forêt imprévue, un carquois d’hésitations.

#writerslife

lundi 2 novembre 2020

157

 Writer’s life (157)


La poésie est une denrée de première nécessité, et, c’est ainsi, on la trouve davantage en liberté dans les livres qu’embastillé chez soi ou dans la rue des temps qui courent. 
Les livres vont devenir un bien de contrebande, un rendez-vous masqué, un baiser de feuilles, de tout temps et plus encore aujourd’hui, un petit luxe et une grande consolation. 
Je pense que ce qui touche dans cette interdiction du livre, du disque, du spectacle vivant, c’est l’atteinte à ce qui fait notre culture et qui nous constitue, je veux dire ce n’est pas juste une histoire de boutique où chacun peut avoir l’air de plaider pour sa paroisse, c’est un sentiment plus général et collectif, constituant, qui engage notre mode de vie, notre modernité, et notre humanisme. L’art, comme dit Jean Cocteau dans cette phrase que j’adore et dont j’avais fait le mantra du Journal en ligne que j’ai tenu sur le web disons de 1998 à 2010, l’art est « une île qui est brisée, dispersée à travers le monde. Et, en somme, l’art est une espèce de signal, comme un mot d’ordre pour retrouver des compatriotes ». Les librairies fermées sont comme des îles englouties. Les cinémas, les théâtres, les salles de concert aussi. Des Atlantide en veille. 
Grand bonheur de voir Serge (Joncour) lauréat du prix Femina. Une nouvelle qui donne une énergie bienvenue en ces temps mortifères. Pour moi, Serge, dans son écriture et dans la manière qu’il a d’arpenter les librairies d’un bout à l’autre de la France sans relâche, réconcilie en une seule et même personne le seigneur, le chevalier, et le troubadour. Serge est un royaume intense dans le petit duché des lettres françaises. 
J’avance dans mes travaux en cours. Quand les interactions, les rencontres, les retrouvailles, la nouveauté, un visage ou une silhouette, me manquent terriblement, je plonge dans mes souvenirs comme on fouille de la main la poche d’un manteau et y retrouve quelque chose d’oublié et qui sur le moment procure un peu de plaisir. 

#writerslife

dimanche 1 novembre 2020

156

 Writer’s life (156)


Nick Cave qui sort un disque le 20 novembre, seul au piano, voilà une bonne nouvelle dans tout ce marasme. Sortir du confinement en sachant jouer « Into my arms » au piano, est un nouvel objectif. 
Je picore le livre « L’enfance c’est… » le projet de l’illustrateur Jack Koch sorti au livre de poche, avec 120 auteurs (dont je fais partie) et qui donnent tous leur version de l’enfance. Beaucoup de jolies choses, ce qui est assez normal, j’ai l’impression que les rapports que nous entretenons avec les autres dans nos vies d’adulte sont équivalents à ceux qui nous définissaient dans la cour de récréation, et dans le cas où ils ont évolué, c’est souvent en réaction à. Dans le beau texte d’Hadia (Decharrière), il y a une phrase qui dit : « L’enfance, c’est l’amour dépourvu de la terreur de perdre ». Je trouve ça très beau. Vrai et pas seulement (voici sans doute une définition convenable de la beauté). Moi, par exemple, peut-être parce que je suis fils unique et ai eu des parents relativement âgés, j’avais parfois la terreur de les perdre. Je peux faire remonter des épisodes précis, quand j’y pense : une voiture qui déboule de nulle part, de nuit sur une nationale, et manque de nous foncer dedans. Les deux voitures freinent et dérapent. Mon père sort pour confronter l’individu, et moi à l’arrière qui n’ai qu’une peur, que le type sorte un couteau, frappe mon père, que tout bascule en une seconde ,ce genre de choses. Plus tard, quand je suis dans une librairie avec ma mère, que nous allons chacun vers un rayon, et que tout à coup je n’arrive plus à la retrouver. Où est-elle ? A-t-elle eu un accident ? Un malaise ? La terreur de perdre m’envahit, et puis je la retrouve assise car fatiguée, sur un siège mis à disposition par la librairie. Tant d’épisodes remontent, et même depuis que mes parents ne sont plus de ce monde, je crois que la terreur de perdre, comme l’enfance, ne m’ont jamais quitté. 
#writerslife.

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  Cavaler, fuir le feu. Il y a le désastre de toutes ces familles qui ont perdu leur maison, et les séquences qui s’impriment dans ma tête d...