mercredi 29 janvier 2025

258

Lors de la restitution des ateliers d’écriture que j’ai animés à la Médiathèque musicale de Paris, j’ai lu un poème en prose de Charles Bukowski qui s’intitule : « Maintenant que vous voilà professeur de création littéraire, qu’est-ce que vous allez leur apprendre ? ». C’est un poème bien drôle et réjouissant. Le principal conseil de Bukowski est d’enchaîner les chagrins d’amour, il prescrit de rechercher : « les amours malheureuses »… avant un revirement spectaculaire en fin de poème qui consiste à : «remonter la filière à l’envers et connaître le bonheur en amour ». Entre autres conseils aux apprentis autrices et auteurs il parle d’éviter toute course au succès (ah ah) et de proscrire absolument le jogging. Je fais un aparté à ma lecture en déclarant que je n’ai jamais compris pourquoi les joggers vous fonçaient dessus ou vous frôlaient de quelques millimètres de manière qui semble délibérée, n’ayant guère le souci, l’élégance, ce que vous voulez, de dévier leur trajectoire. À la fin de la soirée, Roland vient vers moi et m’apporte une réponse pour le moins sensée : « C’est parce qu’ils considèrent que toi tu te balades, et que eux ils souffrent. »

Rue de Buci il y a une pâtisserie salon de thé qui s’appelle The Smiths et hier y était attablée une fille absolument ravissante. Quand on y pense, c’est le combo parfait : The Smiths, du thé et des gâteaux.
Le type qui se rend à une soirée plutôt hyper chic, qui prend le métro et s’étonne avec ravissement que ça sent le propre, le désinfectant (dans ce palais des horreurs qu’est le métro parisien), et qui une fois arrivé à la soirée donne son manteau au vestiaire et s’aperçoit qu’un flacon entier de gel hydro alcoolique s’est déversé dans sa poche, produisant une tache humide à la fois sur le bas de sa veste et sur le haut de son pantalon, ce type, c’est moi.

mercredi 22 janvier 2025

257

 Je sors enfin de la grippe qui m’a terrassé pendant plus d’un mois et qui a laissé ma volonté et mon moral - comme le dit David Lynch : passer un certain temps sur l’autre rive. David Lynch a sans doute été le cinéaste le plus important pour les gens de ma génération. « Fire walk with me », c’est tellement sensationnel qu’il soit décédé au moment où Los Angeles était en flammes. Et aussi, lui qui a travaillé de manière obsessionnelle sur l’âge d’or d’Hollywood, que deux jours après sa mort Trump dans son discours inaugural parle d’un nouvel âge d’or pour l’Amérique. Comme si un monde venait de partir en cendres. J’aurais beaucoup de choses à dire sur David Lynch en tant qu’artiste, par exemple ce parallèle que j’adore : Lynch-Kyle MacLachlan / François Truffaut-Jean-Pierre Léaud, et ses déclarations sur la méditation, sa vision du monde, qui permettent de faire un rapprochement avec George Harrison. Et puis c’était quelqu’un à l’inspiration intarissable qui a souvent été à la recherche de moyens financiers pour lui permettre de poursuivre son oeuvre, ce qui malheureusement est une part constituante de la condition d’artiste.

Terminé (pour de bon) mon roman que je peaufine (encore) par endroits. Un roman assez volumineux, + de 100 000 mots, car le temps doit s’écouler à l’intérieur. J’en suis à la chasse aux imperfections, c’est-à-dire aux mensonges quand un roman devrait crier sa vérité à chaque ligne. J’ai hâte qu’il soit lu mais je ne sais pas encore dans quelles conditions. Ce sont des temps d’incertitude pesante. C’est difficile de s’extraire de l’écriture d’un long roman , tout ce qui a un rapport avec la réalité a tendance à vous déprimer les jours qui suivent, parfois un seul « bonjour » en dehors du roman vous demande un effort considérable. C’est comme une pneumonie pour la réalité. Heureusement c’est un état qui s’atténue peu à peu.

vendredi 20 décembre 2024

256

J’ai appris que JB s’est donné la mort. Je l’ai appris à une soirée du festival de Toulon, alors que je baguenaudais parmi les visages, un auteur est venu vers moi et m’a donné cette funeste information dont je n’ai su que faire dans le contexte, à part être totalement abasourdi. La dernière fois que j’avais eu JB au téléphone j’étais dans un parc, et des perruches sauvages étaient venues se poser sur une branche tout près de moi. Elle étaient restées là le temps de la conversation. JB m’avait parlé d’un scénario qu’il voulait qu’on écrive ensemble d’après un livre de Zep avec qui il était en contact. La première fois que JB m’avait contacté c’était à l’été 2020, il voulait coécrire avec moi un spectacle de jazz d’après une émission culte en Suisse : Jack Rose, à laquelle il avait participé à la RTS où il travaillait. Je ne le connaissais pas, pas plus que l’émission, mais il m’apprit qu’il voulait absolument écrire avec moi grâce à mon livre : « J’aurais voulu être un Beatles » dont il venait de terminer la lecture. Il avait été ému par le passage où Paul McCartney va apprendre l’accord de SiB7 chez un étudiant, un accord qu’il échange contre un disque d’Elvis qu’il a en double, et quand il est sur le point de rentrer chez lui, du fait que tous les intérieurs anglais se ressemblent, en bas de l’escalier avant d’ouvrir la porte d’entrée il croit reconnaître sa mère, décédée il y a peu, qui chantonne dans la cuisine. Cette scène l’avait profondément marqué. Depuis, il offrait le livre à toutes ses connaissances. Son enthousiasme m’a convaincu de dire oui, même si je ne suis pas un expert en Jazz. Un an plus tard le spectacle s’est joué, et JB m’a fait visiter Lausanne par un après-midi ensoleillé. (J’y étais passé en coup de vent en 2005 pour enregistrer Radio Paradisio). Des hauteurs jusqu'au lac selon un itinéraire choisi qui révélait des demeures fabuleuses, des parcs, des passages secrets. Il m’avait parlé de grandes difficultés dans sa vie perso, mais la création le stimulait, les projets toujours, d’autant que le spectacle sur lequel nous avions travaillé avait pu voir le jour dans un délai raisonnable. Il était aussi lié à Laurent Voulzy, il est le seul à avoir filmé un moment de création qui n'est pas "pour la caméra" entre Souchon et Voulzy, le seul à avoir saisi un moment véritable, et il le gardait dans ses archives comme un trésor.

Je vais beaucoup penser à lui en cette période de Noël où les amis disparus, la famille disparue, reviennent se blottir contre nous, nous qui continuons à habiter ce monde de projets.

samedi 14 décembre 2024

255

 Déçu qu’il n’y ait pas eu de contrat poche pour « Neuf rencontres et un amour ». Qu’est-ce que j’en pense ? Hé bien, c’est la loi cruelle de ce business. Déjà, j’avais été triste que « La ballade de Pattie… » ne soit pas prise en poche. Pour Neuf rencontres, j’aurais bien ajouté une scène de sexe pour une sortie poche. Une scène où Anaïs aurait fait l’amour à son mari tout en pensant à Artaud. Ahah ! Parfois il y a des scènes qui vous apparaissent alors que le livre est fini. Ce n’est pas toujours le cas. Pour la sortie poche de « L’âge des amours égoïstes », j’ai pensé ajouté une ou deux scènes avec le père, parce qu’on m’avait beaucoup parlé de ce personnage et puis en relisant le livre je n’ai pas su où les intégrer, le livre fonctionnait comme ça, selon moi, sans que j’ai besoin d’ajouter une scène, malgré l’opportunité, le désir ou la tentation.

Je donne beaucoup d’ateliers d’écriture en ce moment, j’accompagne une quinzaine de personnes avec leurs livres, romans jeunesse pour la plupart, je pense que j’aurais été un éditeur aux petits oignons mais j’ai trop la nécessité de poursuivre une oeuvre, tellement de livres que je voudrais écrire, de chansons aussi. Aujourd’hui dans la chanson c’est compliqué car, à l’instar des créateurs de contenus, les algorithmes flattent l’ hyper présence, donc la plupart des artistes qui arrivent et n’ont pas de notoriété qui les place d’emblée sur orbite sont encouragés à produire beaucoup. Dans la majorité des cas, la qualité en pâtit, surtout que c’est une époque où l’on privilégie la forme, l’image ou la prod, plutôt que le fond. Donc il y a une infinité de nouvelles chansons qui débarquent et dans lesquelles il n’y a rien d’intéressant. Ni vision ni intensité. Ni poésie. Ça a pour avantage de replacer la poésie dans les livres. Alors que, disons, dans la seconde partie du 20ème siècle, la poésie a migré des livres aux chansons. Le voyage retour a commencé.
En immersion dans l’écriture du dernier tiers de mon projet de prochain roman. Je me demande si je dois chercher/prendre un agent ou pas. L’un des débats à l’issue incertaine avec soi qui m’accapare depuis plusieurs jours.

vendredi 14 juin 2024

254

Il m’arrive de retrouver des petites notes écrites à mon attention de la main de mon père. Dans la précipitation, avant qu’on le conduise une dernière fois à l’hôpital. Celle-ci concerne la voiture. Chaque fois que j’avais un pépin avec ma voiture je l’appelais, parce que je savais que ça lui faisait plaisir de s’occuper de ces choses là pour moi. La mécanique, les choses matérielles, pour lesquelles j’ai si peu de connaissance ou de talent car à chaque fois, pour me sortir d’une embûche, j’appelais mon père. Pas comme un privilège d’enfant unique pourri gâté. Mais parce que je savais que rien ne lui ferait + plaisir de se savoir utile pour moi dans des domaines où il excellait. J’ai gardé la voiture encore dix ans après sa mort, uniquement pour m’occuper de ma maman, la conduire à des rendez-vous cardiologiques, médicaux, faire ses courses deux fois par semaine, puis les déménagements vers la fin. Le jour où à son tour elle a quitté ce monde, j’ai vendu ma voiture et n’ai plus jamais conduit depuis. J’ai eu de la peine en vendant cette voiture. J’ai eu l’impression de l’abandonner. Comme un animal, comme quelqu’un. J’avais le coeur brisé et l’ai encore quand j’y pense. Mais j’ai l’impression que depuis toujours, et ça ne s’améliore pas avec l’âge, j’ai le coeur brisé en permanence, pour un rien. Un chat abandonné, une vieille personne qui compte ses sous dans un magasin. Je n’ai pas suffisamment de petits mots de mon père pour me dire comment réagir à chaque situation. Alors j’improvise, je camoufle, je garde en moi, et je créé des choses et des moments.

dimanche 10 mars 2024

253

Dans le TGV Lyria, il y a un type qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Vladimir Nabokov. Ne manque plus que le filet à papillons

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Je suis à l’arrière d’un taxi en compagnie de Bernard Werber et Luc Ferry, et ils se mettent à parler des chats, des chats de Luc Ferry dont il est complètement gaga et des chats d’Hemingway, les chats de sa villa de Key West qui ont six doigts de pieds. C’est Bernard qui lui en parle. Il n’a pas le terme exact et là je me dis que je vais intervenir, que je vais leur dire que le mot qui désigne cette race de chats est « polydactile » et que je le sais parce que j’ai écrit un « Petit éloge des chats ». Et je n’ose pas le faire. Et je me dis que je suis bien débile de ne pas oser, que 80 % des écrivains que je connais profiteraient de cette situation pour faire savoir à Luc Ferry et Bernard Werber qu’ils ont écrit un Petit éloge des chats. Et alors un duel s’engage en moi entre la partie qui veut intervenir et celle qui trouve ça vulgaire de se mettre en avant et afficher son livre. Bien sûr, c’est la seconde partie qui gagne et je me terre dans le silence pendant qu’ils parlent chat. Je crois que de nature et par tempérament : 1/ J’ai toujours peur de déranger 2/ Je n’aime pas m’imposer. En fait, j’en ai une sainte horreur, ce qui est tellement nul je le conçois pour qui veut faire quelque chose dans le domaine artistique, et finalement avec cette nature particulière c’est déjà un doux miracle d’être arrivé où j’en suis.
Semaine dernière un journaliste a comparé mes deux disques : pour lui “Comme elle se donne” est le disque du corps et “Les attaches fines” celui du coeur.
Dans Blue eye Samuraï, le personnage de Ringo (qui a effectivement un côté With a Little help from my Friends) déclare qu’il y a quatre voies, quatre schémas pour un homme à travers le monde : the farmer (le fermier), the artisan (l’artisan), the merchant (le marchand) et the warrior (le guerrier). Rien concernant l’artiste. Peut-être serait-on tenté de l’inclure dans la catégorie artisan, mais par les temps qui courent je pense que l’artiste est directement à mettre parmi et au premier rang des warriors.

mercredi 6 mars 2024

252

 Writer’s life (252)

Envoyé à Iris la V1 d’un texte pour un petit livre que j’aimerais faire assez rapidement. L’autre jour à Tours, un lecteur m’a parlé de la structure de « La ballade de Pattie, George et Eric », il m’a dit avoir adoré le livre notamment la structure, ce qui m’a fait très plaisir, le livre était resté vraiment confidentiel (la presse n’y a quasiment accordé aucun intérêt), alors que c’est sans doute un de mes livres que j’aime le +. J’enchaîne beaucoup de choses qui requièrent toute mon intensité : Astaffort / Cifap / Suivi de manuscrits jeunesse pour l’école Les Mots / commission des programmes Sacem, suis bien crevé et j’essaie pourtant de garder des espaces vitaux pour la création, c’est dans la création, dans l’horizon de nouveaux projets, que je respire pleinement. Les choses avancent mollement pour la diffusion du disque (mais déjà, il est fait ! Il existe !) les suites à donner, les perspectives possibles, ce qui me déconcerte assez, bien que lucide sur l’environnement actuel et la place infime laissée à l’écrasante majorité des artistes. Interview pour le magazine Longueur d’ondes, le journaliste me parle avec beaucoup d’exaltation des chansons et me dit qu’il a reçu mon disque comme un manifeste du romantisme, et il me demande si j’ai eu conscience d’écrire un manifeste au moment de sa création. Il me dit aussi que par mon travail je suis une sorte de passerelle entre la chanson et la littérature. Je lui réponds que ça me va, je préfère être une passerelle qu’un péage. J’ai tellement affaire à des algorithmes plutôt qu’à des personnes vraies et sensibles que durant l’heure qu’a duré l’entretien je n’en revenais pas qu’une personne ait pu si bien ressentir ce que j’ai essayé de faire dans ce disque. Cela m’a fait penser à cet aphorisme de Cioran que j’utilise parfois en atelier d’écriture : « Quand on rencontre quelqu’un de vrai, la surprise est telle qu’on se demande si on n’a pas été victime d’un éblouissement ».

samedi 6 janvier 2024

251

Quand je vois avec répugnance dans le métro ou le train des gens bâiller sans mettre la main devant la bouche, je pense toujours à la fois où je me suis fait virer (définitivement) d’un cours de chant parce que je refusais de participer à l’exercice qui consiste à décontracter sa mâchoire en bâillant la bouche ouverte. Eh bien quoi ! Je n’allais pas cramer toute une éducation pour un destin incertain et volatile de chanteur. 

Dans un café de ces débuts de janvier lents à la détente, le ciel crème avant les grands froids, une amie de Lise me demande au sujet de mon nouveau roman si au bout de ces neuf rencontres, il y a un twist. Un twist ? Oui, dit-elle, c’est très à la mode et ça se vend beaucoup les romans avec un twist à la fin. Hum d’accord. Ça se vend plus qu’Oliver Twist ? Ma bonne blague ne la faisant rire qu’à demi, je lui affirme qu’il y a dans ce roman un twist à chaque phrase. En fait, dans chaque phrase, chaque mot danse le twist.

J’ai appris la disparition d’Elise Fischer. Je ne la connaissais pas avant qu’elle anime une rencontre à la librairie le Hall du livre à Nancy autour de mon livre : « j’aurais aimé être un Beatles. » Elle avait eu la délicatesse de lire mes autres romans pour préparer le rendez-vous, et je me souviens d’un échange fluide et beau, d’une grande sensibilité, et aussi qu’elle avait fait un gâteau. Azziz m’envoie un mot en disant qu’elle lui avait confié que j’étais un de ses chouchous. Avant cette rencontre, je n’avais aucune idée - ignare que je suis, qu’Elise Fischer avait une importante oeuvre romanesque, et j’étais loin de me douter que j’étais devenu grâce à mes romans un de ses chouchous. On passe à côté des gens c’est terrible. On passe à côté de tellement plus de personnes qu’on n’en rencontre. Je parle du gâteau à Azziz et je me dis que tous les modératrices et les modérateurs de rencontres littéraires devraient être sommés à chaque fois de faire un gâteau maison. Ce serait la jurisprudence Elise Fischer.

samedi 16 décembre 2023

250

 J’ai encore donné cette semaine des ateliers d'écriture de chansons, et après je suis allé à une soirée où un éditeur d'une Major Company n'a demandé si j'étais content de l'arrivée de mon disque, alors je lui ai fait part de mon enthousiasme mais aussi de ma lucidité, et il m’a dit : le problème, Jérôme, c’est qu'aujourd'hui les gens se sont désintéressés de la chanson. Ce que j’ai trouvé paradoxal parce que je suis de + en + sollicité pour des ateliers d'écriture de chansons. Je crois aussi qu'il faudrait apprendre la chanson, le songwriting, comme une pratique de tous les jours, une discipline de samouraï qui stylise les quotidiens fuyants.

En atelier, je travaille beaucoup le haïku, pour l’émergence et la grâce, la poésie instantanée et absolue, c'est devenu mon gimmick, j'en connais l’âme secrète, et l'autre jour un type m'a fait la réflexion: mais comment quelqu'un qui n'est jamais allé au Japon peut enseigner le haiku ?
Ah oui oui bien sûr, et Jules Verne tu crois qu'il est allé sur la lune et à vingt mille lieues sous les mers ? Les gens sont tellement pétris de certitudes insensibles que la plupart du temps il faudrait se contenter d'acquiescer et de refuser le combat. Comme un samourai qui mesurerait dès l'amorce de l'engagement la valeur de l'issue. Enfin, ce que je veux dire, c'est qu'il y a des combats qui s'évitent ou se refusent, comme il y a des amours qui s'esquivent. À la différence que les amours qui s'esquivent finissent toujours par fendre le coeur.

mercredi 25 octobre 2023

249

 Charlie (R) me dit que nous sommes des enfants gâtés, que dans l’histoire du monde la norme est plutôt de vivre sous la menace des guerres et des invasions. Alors oui c’est difficile de poursuivre une œuvre dans le climat actuel, et pourtant Proust l’a fait, il continuait à écrire des histoires détachées du contexte alors que ses camarades tombaient dans les tranchées de la 1ère guerre mondiale. J’ajoute : D’autant qu’il y a eu une deuxième guerre, et il n’y a qu’un seul Proust.

Dans le train, cette fille qui voyage avec un enfant de huit ou neuf ans et qui lit : « Le parfum des fleurs la nuit », de Leila Slimani. Joli titre. Je regardais ses doigts lisser et faire tournicoter ses mèches de cheveux, des doigts comme des lianes, des poignets fins, puis ses mains s’agiter sur son livre. Le livre avait peu de durée. Très vite, elle le reposait pour revenir à son téléphone: messages + Instagram. Sur son téléphone ses doigts s’agitaient à toute vitesse, avec un mécanisme et une performance dignes des séquences d’usine des Temps modernes de Charlie Chaplin. Le livre imposait des moments + calme. D’une brièveté qui fend le cœur, à l’image de certaines rencontres. Une sérénité, mais une sérénité délaissée.

Puis, encore dans une autre cadence, ses doigts se sont acharnés sur un paquet de cookies bio dont j’ai noté mentalement la marque pour pouvoir en acheter si par hasard j’en trouve sur mon chemin. Ses doigts sur le paquet de gâteaux, c’était encore une autre mécanique, une autre histoire. Une histoire différente de ses mains.

dimanche 15 octobre 2023

248

Je me plonge dans la lecture de « Chevreuse » de Modiano. Je voulais le lire à sa parution, et puis je suis passé à autre chose, accaparé par l’écriture. Aussi je suis heureux de le trouver en poche, accessible. Est-ce que sa lecture, est-ce que la littérature, est-ce qu’un livre vont m’enlever de la tête cette image qui me hante depuis une semaine, cette jeune femme enlevée à un festival de musique, dénuée, sans doute violée, exhibée à l’arrière d’un pick-up au milieu de cris sauvages, inerte comme un corps de christ descendu de sa croix. Est-ce qu’un livre est une trousse de premier secours pour l’âme ?

J’interroge Rodolphe sur le manque de réaction des artistes suite à l’attaque du festival de musique, je veux dire j’ai bien compris qu’il n’y avait pas franchement de communauté humaine, mais de là à ce qu’il n’y ait pas au moins une communauté des musiciens..

Quand on voit la violence, ordinaire dans la rue, ou celle des belligérants de tel ou tel camp, on se dit qu’avec la disparition de certaines espèces animales, la bonté, la compassion et le bon sens sont des oiseaux en voie d’extinction. 

Dans une fête je voulais aborder X pour lui parler de son travail (et aussi pour voir de + près comment ses oreilles pointent adorablement au travers de ses cheveux) et c’était impossible parce qu’elle parlait sans cesse à des petits groupes successifs, forte de son aura et de sa notoriété - de son aurariété ? - elle parlait, parlait,parlait sans discontinuer, et les gens l’écoutaient bouche bée, aucune ouverture possible, alors Fred (B) me dit de manière définitive : « Laisse tomber, même Annie Dupérey est + accessible ! »

J’ai croisé X qui depuis quinze ans qu’on se rencontre me demande à chaque fois avec empressement : « Alors quand est-ce que tu refais des chansons ? J’ai hâte ! » aussi lui ai-je demandé: alors, tu as écouté les nouveaux titres ? Non, il ne l’avait pas fait. Il y a déjà 4 titres disponibles mais ça lui est passé par-dessus la tête. J’ai trouvé ça un peu dingue. Mais bon, quand vous comprenez que la plupart des gens sont dingues, vous avancez + légèrement dans la vie.


274

  Writer’s   life (274) Ce n’était peut-être pas le bon soir pour se rendre à un dîner (prévu de longue date) dans le quartier République-G...