lundi 27 juillet 2020

136

 Writer’s life (136)


En route avec les Nocturnes Littéraires pour le village de Josselin en Bretagne, alors qu’apparaissent devant nous les remparts et les hautes tours du château médiéval garnies de meurtrières, je fais une annonce dans le bus : « Baissez-vous, soyez sur vos gardes, parce qu’ils proposent pour les enfants une expérience immersive au moyen-âge qui consiste en une activité tir à l’arc avec des flèches enflammées et des jets de sceaux d’huile bouillante, et, d’année en année, on perd quelques auteurs. Même des auteurs prometteurs... »
Clothilde (B) me dit que parfois elle passe son temps à fabriquer des phrases, non seulement pour ses livres mais aussi pour la vie de tous les jours. J’ai trouvé ça très beau. Elle me dit aussi : «Dans ma vie de tous les jours, je fais attention à ce que tout le monde soit bien, et, la plupart du temps, c’est juste épuisant. » Hum. Je pense, aussi, créer autant de moments que de textes ou de projets. La création de moments est quelque chose qui m’intéresse peut-être autant, du moins que j’aurais pratiqué à force égale avec l’écriture.
Laure me dit : « C’est étouffant ces masques en dédicace, et puis toujours sentir son propre souffle… » « On s’y fait, dis-je, surtout chez les écrivains. Les écrivains sont particulièrement mégalomanes. Enfin, ceux que je connais. Ils peuvent ainsi approcher leur idéal de bonheur sur terre : l’auto roulage de pelles. »
Pas de chance avec Quiberon, date annulée après la découverte d’un cluster important. Beaucoup d’inquiétudes sur la suite des événements, les dates de dédicaces, les festivals et la rentrée menacés par le relâchement, l’inconséquence, et la crise sanitaire. Stéphanie (H) dit à juste raison : « Ne pas porter de masque en ce moment, c’est comme ne pas porter de préservatif au temps du Sida. » 
Quand le monde marche sur la tête, pas étonnant que la plupart des gens que l’on rencontre aient le cerveau en gelée.
Je me sens comme un drôle d’oiseau qui continue à vouloir vivre de sa plume tandis que la forêt brûle.

#writerslife

dimanche 26 juillet 2020

135

 Writer’s life (135)


Ma série télé de l’été : Pen 15.
Mon groupe de l’été : The Greeting Committee. Sans doute mon groupe préféré du moment. Pas aimé autant de chansons d’un seul et même groupe depuis les indétrônables (et + sombres) The National. Tard dans la nuit, dans ma chambre d’hôtel, je regarde une rétrospective sixties de top of the pop sur la BBC2. Au programme : Procol Harum et Jimi Hendrix.
Laurence, libraire à Sarzeau, me raconte qu’une personne est entrée dans sa librairie, et après en avoir fait un tour avisé et gourmand, est arrivée en caisse avec deux livres : « J’aurais voulu être un Beatles » et « Alcie et la forêt des fantômes chagrins ». Laurence me dit : « Je lui ai fait remarquer que c’était la même personne qui avait écrit les deux livres et le client ne s’en était pas aperçu. Dans toute la librairie, il avait juste choisi les deux livres qui lui plaisaient le plus. » Cette anecdote, c’est comme un prix littéraire à l’échelle d’une petite librairie. 
Le sympathique employé à la réception de l’hôtel me demande si j’ai un lien avec Yvan Attal. « Euh non…pas à ma connaissance, enfin si, après réflexion : j’aime beaucoup le cinéma. » Je pense que si on me demande si j’ai un lien avec Gabriel Attal, je peux dire pareillement : « Euh non. Pas à ma connaissance, enfin si, après réflexion : j’aime beaucoup la république ». Les gens sont tellement passionnés par les dynasties ou les familles (on doit, dans une enfance équilibrée, jouer davantage au jeu des sept familles qu’au solitaire) que parfois je suis tenté de m’inventer un lien avec Attal ou un autre, si je puis dire, uniquement pour faire plaisir.
L’autre soir, j’ai parlé à une fille plutôt séduisante mais qui avait la voix de Phil Collins dans les années 80. La voix d’un mix pour la radio.
Sous la bruine qui ne s’interrompt pas, Serge (J) au cœur tendre m’offre un merveilleux kouignaman au cœur tendre.
En voyant, en vitrine d’un magasin de plage, une paire de chaussures que l’on porte pieds nus, Marianne me parle du style Clark Gable, et je lui dis : « Il ne s’est jamais remis de la mort de Carole Lombard », avant d’ajouter : «Moi non plus d’ailleurs »

#writerslife

samedi 25 juillet 2020

134

 Writer’s life (134)


En lisant en diagonale les news ce matin j’ai crû une fraction de seconde que l’un des titres était : «Gabriel Matzneff remporte le marché des trottinettes à Paris ».
Si heureux de reprendre le chemin des dédicaces, des rencontres avec les lectrices et lecteurs, mais c’est comme une course contre la montre avec les mauvaises nouvelles. Ce matin la date de Quiberon s’annule à cause d’un nouveau cluster : un bar qui a organisé une soirée dansante. Comme dirait Jean-Paul (D) : « Je ne vois plus l’humanité que comme une masse aveugle privée de bon sens ». Pendant que j’écris ces lignes dans le hall d’un hôtel à Vannes placé sous vigilance sanitaire, Jean-Jacques chante dans la radio : « Clouer les portes, s’emprisonner ». 
Hier soir en rentrant de la dédicace à La Trinité-sur-Mer, regardé une émission sur la BBC2 sur les années 80, qui célébrait la commercialisation du toaster et de ses super sandwichs au fromage, et d’un type qui racontait qu’il a perdu sa virginité sur « Do you really want to Hurt me ? » Bien + intéressant que cet auteur qui m’a bassiné avec ses chiffres de vente et les articles qu’il a eus ou qu’il attend (low life, comme on disait dans les nineties)
Stéphanie (H) me dit : Ça ne te fait pas ça, à toi, en regardant l’évolution de tes photos de presse. Se dire : « Si on avait su combien on était bien physiquement en 2007, on se serait tapé beaucoup + de personnes et on se serait beaucoup + réjoui ! »
Dans toute l’atrocité déprimante des temps que nous vivons, François me sauve la matinée par la blague la plus mignonne que j’ai entendue depuis longtemps : «Sais-tu comment les abeilles communiquent entre elles ? Par e-miel. »

#writerslife.

jeudi 23 juillet 2020

133

 Writer’s life (133)


Dans le 12ème arrondissement de Paris, il y a un délicieux petit resto vietnamien qui fait vente à emporter. J’y entre ce midi pour acheter de quoi déjeuner, quand un client - un type imposant affalé à une table - bougonne de manière délibérément audible : «Ils sont de + en + petits les bobuns ici ! Radins, va ! ». Pris de court par ce « Radins, va ! » les commerçants répondent par le sourire, puis l’un des patrons va même jusqu’à apporter une ration supplémentaire et gratuite à l’odieux client. Je reste interdit, complètement médusé et rempli d’un fort sentiment de honte. Honte que ce type se soit comporté ainsi. Comment peut-on être si dépourvu de décence pour oser réagir ainsi ? Aujourd’hui, c’est terrible, les gens se répandent tellement, n’ont plus aucune gêne de leur bêtise, leur violence, leur capacité à l’insulte, ou leur exhibitionnisme. Je sors du restaurant totalement déprimé et pense à Stéphane Caglia, le héros de mon roman policier : « Aide-moi si tu peux ». Le capitaine de police Caglia serait intervenu, aurait filé, pourquoi pas, une rouste monumentale au client affreux pour lui apprendre la décence (la disparition de la décence, le sujet principal d’Aide-moi si tu peux). J’aurais, de mon côté, été bien tenté de faire une réflexion, balancer un truc bien mordant et bien puissant, mais j’avais rendez-vous avec Sarah et Serge et pas du tout disponible pour passer l’après-midi à l’hôpital. C’est vraiment dommage qu’« Aide-moi si tu peux » n’ait pas eu davantage de succès ou n’ait pas été reconnu comme un roman policier, j’en aurais bien écrit une suite, ou fait une série. J’avais écrit un synopsis et envoyé l’idée il y a deux ans à plusieurs boîtes de prod, mais toutes m’ont envoyé me faire foutre. Enfin, je dis ça, elles y ont mis les formes quand même. Il y avait beaucoup de paquets d’emballage et de papier cadeau autour du message d’aller me faire foutre. 

#writerslife

jeudi 16 juillet 2020

132

Writer’s life (132) Alix me dit : « De toute façon, cette année, c’est l’année des rendez-vous manqués. » Je suis bien d’accord, je dirais aussi qu’écrire c’est faire cas et rendre un peu de majesté à tout ce qui est perdu dans tout ce qui est manqué. Dans « Alcie & la forêt des fantômes chagrins », il y a quelque chose qui a pour moi à voir avec l’essence même de la littérature. Et même si le livre est destiné aux enfants - contrairement à nombre d’adultes, ils voient souvent + loin que leur âge ne le leur permet - donc, à un moment, Alcie va enterrer son chagrin dans la forêt, et, dès la nuit suivante, elle s’inquiète pour lui, se dit que c’était quand même bien d’avoir un petit chagrin rien qu’à elle, elle s’y est attachée, son chagrin l’a fait grandir dans le bons sens (oui), et elle a peur qu’il prenne froid en pleine forêt la nuit, elle décide d’aller le chercher. Or, une fois dans la forêt, les feuilles du tas sous lequel elle l’avait enterré sont disséminées au vent, le chagrin n’est plus là. Elle s’apercevra bientôt qu’il a été récupéré par un autre enfant qui ne savait pas mettre de forme -ou de mots -sur son chagrin. Pour moi, l’histoire d’Alcie, c’est toujours ce que je fais, en littérature. Quelque chose me paraît insurmontable, me tue à petit feu, me découpe du reste du monde (selon les pointillés), me travaille au quotidien, alors je le change en histoire ou je le place sous le tas de feuilles d’un livre et j’espère qu’une lectrice ou un lecteur (ou un peu plus qu’une ou un) s’en emparera, le fera sien, et même si jamais personne ne connaîtra l’origine ou le visage de mon chagrin, il prendra dans la lecture d’autres visages, une autre réalité. Pour moi, c’est la meilleure définition de la littérature possible. Et je l’ai mise dans Alcie. #writerslife

lundi 13 juillet 2020

131

Writer’s life (131) Il y a deux directions pour moi dans l’écriture d’un roman, ce qui se travaille et ce qui apparaît. Et encore, quand je dis, ce qui se travaille, j’ai envie de dire ce qui apparaît en travaillant. Maintenant que l’écriture est terminée et que je laisse reposer comme une pâte cette première version, je pense à mon roman qui repose. Oui, je voudrais le dire comme ça, un peu comme cette phrase merveilleuse de Bonaparte citée par Robert Bresson dans ces notes sur le cinématographe : « Je fais des plans de bataille avec les rêves de mes soldats endormis. » Donc, je pense au roman qui repose, et il y a des phrases qui surgissent dans la vie de tous les jours et qui viennent parfaitement s’intégrer dans le contexte du roman, ou alors elles viennent parce que le roman continue à s’étendre en moi. Par exemple, cette phrase qui m’est venue l’autre soir et qui s’y inclue parfaitement : «Moi qui ne suis moi-même qu’avec elle, je la regarde être elle-même avec les autres ». Cette phrase surgit, je m’y attache, la trouve pertinente (voir hyper valable) dans le contexte de mon roman (elle réveille le roman en moi), et je n’ai plus qu’un désir, ouvrir le fichier (la pâte qui repose) et essayer de trouver l’endroit parfait - dans la mêlée des phrases (ou la rivière, ou le territoire) pour y loger cette apparition. Comme un élève qui pousse la porte de la classe en milieu d’année et qui va très vite se révéler indispensable à l’harmonie de la classe (tout cela m’intéressait beaucoup quand j’étais au lycée, et c’est ce que j’ai continué à faire à Astaffort ou dans mes ateliers d’écriture : créer le meilleur des espaces possibles). Il y a la phase où on travaille sur son roman, et la phase où le roman nous travaille. Je me souviens avoir trépigné à un dîner où il ne se disait/passait rien d’intéressant (à mes yeux) et où, suite à l’apparition en moi d’une phrase, je n’avais qu’une envie, qu’une obsession, - vite le dessert, vite le café, vite mon blouson - fuir au plus vite ces vanités mondaines pour aller trouver le bon endroit dans le livre en cours d’écriture où faire fleurir une seule phrase. #writerslife

dimanche 12 juillet 2020

130

Writer’s life (130) Je peux rester de longues minutes à me perdre dans la contemplation de l’univers (de douceur) contenu dans un dessin de Fred Bernard. Pour moi, un roman, c’est la juxtaposition de deux photographies : la photographie de celui que vous êtes au moment où vous écrivez le roman, et la photographie de celui que vous êtes depuis toujours (enfance et adolescence comprises). Atelier d’écriture « Poésie du quotidien » à l’école Les Mots, je propose aux participants un exercice poétique assez cadré, et une des filles lit un truc magnifique. «Wah ! C’est beau ! » dis-je avec jubilation. Elle me répond dans une petite grimace désolée : « C’est beau, mais ça ne respecte pas les règles. » Je réponds : «À partir du moment où c’est beau, on s’en fout un peu des règles. Quand je vois une fille que je trouve jolie dans la rue, je ne vais pas la voir pour lui dire : Mademoiselle, je vous trouve très belle mais vous ne marchez pas sur le passage piétons, ce n’est pas bien, vous ne respectez pas la règle. » « En fait, poursuis-je après un court silence, je ne vais pas la voir du tout cette fille, je la laisse filer en apparence, mais je la garde en moi le plus longtemps possible, et c’est dans ce gouffre ou cette réconciliation entre son passage et mon émotion que réside sans doute l’un des principes de l’écriture. » Moi seul sais ce qui se cache - les mondes engloutis, les espoirs qui s’estompent - derrière chaque phrase qui apparaît et que je note sur un bord de carnet (plutôt qu’un carnet de bord) ou les NOTES de l’iphone, en marchant dans Paris ou dans l’attente d’une rame de métro, comme cette phrase, la suivante : Les fois où je suis le plus triste : Quand même la fiction se heurte, et se heurte violemment, sans possibilités, au mur du raisonnable. #writerslife

samedi 11 juillet 2020

129

Writer’s life (129) Dans l’un de mes ateliers d’écriture à l’école Les Mots je lis un aphorisme de Cioran et une des stagiaires s’exclame spontanément : « Mais ! C’est plein de présupposés faux ! » J’ai adoré ce commentaire parfait, un cri du coeur venant assassiner comme il faut un aphorisme représentatif de l’oeuvre de Cioran. Il y a quelque temps de cela, on m’invite à intervenir dans un stage de formation à de jeunes artistes, je raconte entre autres choses qu’après avoir rencontré un jeune artiste à Astaffort nous décidons ensemble de faire un hit et la chanson se retrouve à la fois en rotation sur NRJ et France Bleue. Je dis ça dans une formulation enlevée, spirituelle mais pas que, « on s’est rencontré et on a décidé de faire un hit », la classe quoi, quand intervient en me coupant la parole une manageuse d’artiste qui me rentre dedans en prenant le truc au premier degré et hurle dans un rire outrancier : «Vous n’avez rien décidé du tout, tu as eu de la chatte c’est tout !». Abasourdi par la vulgarité de cette femme, ma première sensation est la terreur, et puis je me retrouve à vouloir défendre un point de vue que j’ai exprimé pour le style : « Si on sait faire des hits, ou si on rencontre quelqu’un avec qui on se sent capable d’en faire, on peut très bien en faire, je ne vois pas où est le problème ». J’ai envie de battre le fer avec sa connerie, d’empêcher qu’une personne qui n’est pas dans la création me donne des leçons, mais je perds mes moyens, choqué de ce « Tu as eu de la chatte ! » qui résonne en moi comme une attaque très agressive. Je suis sonné par la vulgarité de son attitude et de son expression. Comme si j’avais oublié, depuis un temps préservé, que la vulgarité existe. Et en même temps je suis fasciné par cette personne que j’identifie faisant partie de ces êtres avec qui vous n’échangerez rien dans votre vie tant la répulsion agit des deux côtés. Or, ce qui me fait de la peine après coup, c’est que j’estime être quelqu’un d’hyper bienveillant, et de juste aussi, et je suis toujours en colère quand on m’oblige à ressentir ou exprimer une violence qui n’a pas besoin de ma participation pour être en (sur)représentation dans ce monde. #writerslife

lundi 6 juillet 2020

128

Writer’s life (128)
X qui se répand en déclarations sur la nécessité de défendre la librairie indépendante, et qui ne résiste jamais à faire une capture d’écran, qu’elle partage aussitôt sur tous les réseaux, dès que son livre entre dans le top 50 d’Amazon.
La semaine dernière une stagiaire de mes ateliers d’écriture me racontait qu’elle exaspérait son boyfriend de l’époque en écoutant en boucle : « Le jeune homme changé en arbre ». Elle avait acheté « Comme elle se donne » et s’étonne encore aujourd’hui que le disque ne soit pas passé davantage à la radio, qu’il n’ait pas connu + de succès. En fait, cela ne s’est simplement pas produit. Il y a peut-être une dizaine de personnes du secteur qui auraient pu changer la donne, si je puis dire, et elles n’ont pas été au rendez-vous. Des personnes influentes qui ont juste ignoré mon travail, décidé de ne pas en parler, ou qui n’ont simplement pas pris ça au sérieux. À défaut, il aurait peut-être fallu continuer à occuper le terrain, ardemment (mais cela a été au-dessus de mes forces à l’époque, j’étais trop malheureux dans tout le reste). Je dis ça, et à y réfléchir je crois que de nos jours si votre travail ne reçoit pas de coup de pouce décisif, et que vous continuez quand même à occuper le terrain, ce n’est pas certain que vous vous en sortiez. Mais bon, c’est pour ça qu’il faut avant tout travailler pour soi. Faire une oeuvre qui trouve sa lumière dans la nécessité qu’on y met. L’honnêteté, l’ardeur.
Interview. On me demande comment je définirais un bon livre d’été ? Je réponds : « Un bon livre pour l’été ? Suffisamment épais pour éclater un moustique contre un mur sans avoir à se relever une seconde fois. »

dimanche 5 juillet 2020

127

(127)
Ma vanne de la journée : je prends un café chez une amie qui peste contre sa machine à laver, je lui dis : tu connais le seul point commun entre la machine à laver et les mecs ? Je ne connais aucune fille qui est satisfaite de sa relation.
Fin d’après-midi à préparer ma nouvelle semaine d’ateliers d’écriture à l’école « Les mots » (huit nouveaux participants).
Aude m’offre le « Petit éloge du surf » de Joël de Rosnay. Elle me dit : J’ai hésité à te le donner car je t’imagine mal sur une planche de surf ». « Pardon ? » « Oui, confirme-t-elle, je t’imagine plutôt sur un sac avec une guitare ». « Sur un sac avec une guitare ? » Aude se défend d’avoir prononcé le mot sac, mais j’ai entendu « sur un sac avec une guitare », comme une sorte de hobo, quoi. Il y a dans ce « Petit éloge du surf » une photo totalement érotique de Joël qui en 1963 donne une leçon de planche à Catherine Deneuve. C’est une raison valable, j’imagine, de laisser un océan vous engloutir aux trois quarts. J’aime aussi sa théorie de la glisse qui sert pour la vie de tous les jours. Il y a ceux sur qui tout glisse (façon Le feu follet) et ceux qui choisissent de « savoir glisser, plutôt que de se confronter aux objets, aux organisations, aux institutions ou aux gens » . Contrairement à ce que suppose Aude, je pense être un grand athlète du surf, dans les rapports avec ces gens qui de mon point de vue sont obtus, violents, teigneux, naturellement jaloux, fourbes, paranoïaques, peu fiables, incompétents, méprisants (la plage est bondée tout d’un coup), ou desquels il vaut mieux se préserver pour sa propre santé, et puis, chaque jour, n’essaie-je pas de dompter la vague de l’inspiration, en quelque sorte ? Je cherche, comme chacune et chacun, les vagues qui me concernent dans l’océan des rencontres. J’ai laissé plusieurs fois l’amour me submerger tout à fait, et j’ai réapparu, vivant, un peu plus loin.

Je vais prendre le thé chez une amie qui me propose un fauteuil dans lequel je m’assois et là, j’ai l’impression que le siège va s’affaisser jusqu’au parquet. Elle me dit : c’est le fauteuil dans lequel s’est récemment assis X, me citant le prénom d’un écrivain-journaliste (oui, ça existe, il paraît que l’imaginaire de l’un supplée la berlue de l’autre), et je me demande si ce type (assez connu) a défoncé de la sorte d’autres fauteuils chez d’autres personnes . C’est le prototype de l’écrivain au gros cul. Même un fauteuil de style Louis XV ou IKEA se voit automatiquement baptisé par le nom de ce génie contemporain. Moins prestigieux qu’un nom de rue ou de lycée, mais n’est pas Victor Hugo qui veut.
En vitrine de la galerie Paul Prouté à Mabillon, une très belle lithographie de Chagall : Le christ à l’horloge.
Je me demande si, au Jardin des plantes, ils ont fait exprès de mettre un « arbre à mouchoirs » juste après la cage aérienne des pandas roux, tant on a envie de pleurer sur le sort de ces animaux apathiques et enfermés.
En surfant dans Paris, trois idées de romans (qu’il faut que je note avant qu’elles ne foutent le camp avec la rapidité d’un petit fantôme chagrin sous un tas de feuilles), bien que je continue beaucoup à penser au roman que je viens de finir (il m’agite éperdument.)
X qui lit Alcie avec sa fille me téléphone pour me dire : « Tu as sauvé la semaine de ma fille ! Elle avait vraiment eu une semaine de merde (pour résumer : son père se comporte comme un con), et ce soir on lit Alcie et elle a un grand sourire consolateur en tombant sur cette phrase : «On n’est pas responsable de ses parents s’ils font des bêtises ». Ma fille m’a dit « elle est écrite pour nous cette phrase, n’est-ce pas maman ? » Bon, j’essaie de peupler mes livres jeunesse de tas de phrases comme ça, et ce genre de retour justifie, en quelque sorte, mon travail.

#writerslife


samedi 4 juillet 2020

126

(126)

Beaucoup d’émotion à quitter les stagiaires du premier module que j’ai créé à l’école Les Mots. Toujours ces aventures de la création qui en plus de l’hyper sincérité qui s’y joue donne aussi un espace, une dimension à la fois exigeante et bienveillante où chacun trouve sa place et est protégé par ce qu’il produit.
Traversé Paris en écoutant au casque les mix de Duncan. J’écoutais la narration, les chansons, et avais sous les yeux les chorégraphies de toutes ces jeunes filles qui investissent le parvis de la bibliothèque de France le samedi après-midi et le partagent en salles de danse à ciel ouvert. Il y avait une adéquation parfaite entre les chansons que j’avais dans les oreilles et la chorégraphie de la ville qui défilait sous mes yeux. Le livre-disque devrait partir en fabrication cette semaine.
Une amie me parle d’un type qui est l’archétype du « Sexy soulant ». « C’est-à-dire, m’explique-t-elle, qu’il est sexy, qu’il pourrait être éperdument sexy, mais ça se voit tellement qu’il a envie de coucher avec moi qu’il en devient soulant ». Je demande : « Ça ne te suffit pas de le trouver sexy ? » Elle me dit : « Non, c’est pas parce qu’un type est sexy qu’on a envie de coucher avec lui. Il en faut un peu plus que ça. »
Un ami écrivain me dit : « Toutes mes copines imaginent la façon que tu aurais de faire l’amour, elles disent que tu dois embrasser comme ci, comme ça, bref elles sont subjuguées ». Bon, calmons-nous, toutes les copines en question, il s’agit de trois personnes, mais quand même, après une telle révélation, à quoi sert de s’appesantir à gagner des milliers de likes ou des followers, ou d’ambitionner des récompenses, toute notoriété même celle nimbée d’un Goncourt paraît grossière, du moins aussi palpitante qu’un épisode de Motus ou des Chiffres et des lettres.
Une amie me dit : « Cette après-midi, j’ai rendez-vous pour me faire gommer » « Ah, dis-je avec inquiétude, du paysage ? »

266

Nouvelle salve d’envois de mes manuscrits. Je vais sur le site d’une grande maison pour avoir le mail d’un contact à qui envoyer mes projets...