dimanche 10 mars 2024

253

Dans le TGV Lyria, il y a un type qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Vladimir Nabokov. Ne manque plus que le filet à papillons

🦋
Je suis à l’arrière d’un taxi en compagnie de Bernard Werber et Luc Ferry, et ils se mettent à parler des chats, des chats de Luc Ferry dont il est complètement gaga et des chats d’Hemingway, les chats de sa villa de Key West qui ont six doigts de pieds. C’est Bernard qui lui en parle. Il n’a pas le terme exact et là je me dis que je vais intervenir, que je vais leur dire que le mot qui désigne cette race de chats est « polydactile » et que je le sais parce que j’ai écrit un « Petit éloge des chats ». Et je n’ose pas le faire. Et je me dis que je suis bien débile de ne pas oser, que 80 % des écrivains que je connais profiteraient de cette situation pour faire savoir à Luc Ferry et Bernard Werber qu’ils ont écrit un Petit éloge des chats. Et alors un duel s’engage en moi entre la partie qui veut intervenir et celle qui trouve ça vulgaire de se mettre en avant et afficher son livre. Bien sûr, c’est la seconde partie qui gagne et je me terre dans le silence pendant qu’ils parlent chat. Je crois que de nature et par tempérament : 1/ J’ai toujours peur de déranger 2/ Je n’aime pas m’imposer. En fait, j’en ai une sainte horreur, ce qui est tellement nul je le conçois pour qui veut faire quelque chose dans le domaine artistique, et finalement avec cette nature particulière c’est déjà un doux miracle d’être arrivé où j’en suis.
Semaine dernière un journaliste a comparé mes deux disques : pour lui “Comme elle se donne” est le disque du corps et “Les attaches fines” celui du coeur.
Dans Blue eye Samuraï, le personnage de Ringo (qui a effectivement un côté With a Little help from my Friends) déclare qu’il y a quatre voies, quatre schémas pour un homme à travers le monde : the farmer (le fermier), the artisan (l’artisan), the merchant (le marchand) et the warrior (le guerrier). Rien concernant l’artiste. Peut-être serait-on tenté de l’inclure dans la catégorie artisan, mais par les temps qui courent je pense que l’artiste est directement à mettre parmi et au premier rang des warriors.

mercredi 6 mars 2024

252

 Writer’s life (252)

Envoyé à Iris la V1 d’un texte pour un petit livre que j’aimerais faire assez rapidement. L’autre jour à Tours, un lecteur m’a parlé de la structure de « La ballade de Pattie, George et Eric », il m’a dit avoir adoré le livre notamment la structure, ce qui m’a fait très plaisir, le livre était resté vraiment confidentiel (la presse n’y a quasiment accordé aucun intérêt), alors que c’est sans doute un de mes livres que j’aime le +. J’enchaîne beaucoup de choses qui requièrent toute mon intensité : Astaffort / Cifap / Suivi de manuscrits jeunesse pour l’école Les Mots / commission des programmes Sacem, suis bien crevé et j’essaie pourtant de garder des espaces vitaux pour la création, c’est dans la création, dans l’horizon de nouveaux projets, que je respire pleinement. Les choses avancent mollement pour la diffusion du disque (mais déjà, il est fait ! Il existe !) les suites à donner, les perspectives possibles, ce qui me déconcerte assez, bien que lucide sur l’environnement actuel et la place infime laissée à l’écrasante majorité des artistes. Interview pour le magazine Longueur d’ondes, le journaliste me parle avec beaucoup d’exaltation des chansons et me dit qu’il a reçu mon disque comme un manifeste du romantisme, et il me demande si j’ai eu conscience d’écrire un manifeste au moment de sa création. Il me dit aussi que par mon travail je suis une sorte de passerelle entre la chanson et la littérature. Je lui réponds que ça me va, je préfère être une passerelle qu’un péage. J’ai tellement affaire à des algorithmes plutôt qu’à des personnes vraies et sensibles que durant l’heure qu’a duré l’entretien je n’en revenais pas qu’une personne ait pu si bien ressentir ce que j’ai essayé de faire dans ce disque. Cela m’a fait penser à cet aphorisme de Cioran que j’utilise parfois en atelier d’écriture : « Quand on rencontre quelqu’un de vrai, la surprise est telle qu’on se demande si on n’a pas été victime d’un éblouissement ».

samedi 6 janvier 2024

251

Quand je vois avec répugnance dans le métro ou le train des gens bâiller sans mettre la main devant la bouche, je pense toujours à la fois où je me suis fait virer (définitivement) d’un cours de chant parce que je refusais de participer à l’exercice qui consiste à décontracter sa mâchoire en bâillant la bouche ouverte. Eh bien quoi ! Je n’allais pas cramer toute une éducation pour un destin incertain et volatile de chanteur. 

Dans un café de ces débuts de janvier lents à la détente, le ciel crème avant les grands froids, une amie de Lise me demande au sujet de mon nouveau roman si au bout de ces neuf rencontres, il y a un twist. Un twist ? Oui, dit-elle, c’est très à la mode et ça se vend beaucoup les romans avec un twist à la fin. Hum d’accord. Ça se vend plus qu’Oliver Twist ? Ma bonne blague ne la faisant rire qu’à demi, je lui affirme qu’il y a dans ce roman un twist à chaque phrase. En fait, dans chaque phrase, chaque mot danse le twist.

J’ai appris la disparition d’Elise Fischer. Je ne la connaissais pas avant qu’elle anime une rencontre à la librairie le Hall du livre à Nancy autour de mon livre : « j’aurais aimé être un Beatles. » Elle avait eu la délicatesse de lire mes autres romans pour préparer le rendez-vous, et je me souviens d’un échange fluide et beau, d’une grande sensibilité, et aussi qu’elle avait fait un gâteau. Azziz m’envoie un mot en disant qu’elle lui avait confié que j’étais un de ses chouchous. Avant cette rencontre, je n’avais aucune idée - ignare que je suis, qu’Elise Fischer avait une importante oeuvre romanesque, et j’étais loin de me douter que j’étais devenu grâce à mes romans un de ses chouchous. On passe à côté des gens c’est terrible. On passe à côté de tellement plus de personnes qu’on n’en rencontre. Je parle du gâteau à Azziz et je me dis que tous les modératrices et les modérateurs de rencontres littéraires devraient être sommés à chaque fois de faire un gâteau maison. Ce serait la jurisprudence Elise Fischer.

samedi 16 décembre 2023

250

 J’ai encore donné cette semaine des ateliers d'écriture de chansons, et après je suis allé à une soirée où un éditeur d'une Major Company n'a demandé si j'étais content de l'arrivée de mon disque, alors je lui ai fait part de mon enthousiasme mais aussi de ma lucidité, et il m’a dit : le problème, Jérôme, c’est qu'aujourd'hui les gens se sont désintéressés de la chanson. Ce que j’ai trouvé paradoxal parce que je suis de + en + sollicité pour des ateliers d'écriture de chansons. Je crois aussi qu'il faudrait apprendre la chanson, le songwriting, comme une pratique de tous les jours, une discipline de samouraï qui stylise les quotidiens fuyants.

En atelier, je travaille beaucoup le haïku, pour l’émergence et la grâce, la poésie instantanée et absolue, c'est devenu mon gimmick, j'en connais l’âme secrète, et l'autre jour un type m'a fait la réflexion: mais comment quelqu'un qui n'est jamais allé au Japon peut enseigner le haiku ?
Ah oui oui bien sûr, et Jules Verne tu crois qu'il est allé sur la lune et à vingt mille lieues sous les mers ? Les gens sont tellement pétris de certitudes insensibles que la plupart du temps il faudrait se contenter d'acquiescer et de refuser le combat. Comme un samourai qui mesurerait dès l'amorce de l'engagement la valeur de l'issue. Enfin, ce que je veux dire, c'est qu'il y a des combats qui s'évitent ou se refusent, comme il y a des amours qui s'esquivent. À la différence que les amours qui s'esquivent finissent toujours par fendre le coeur.

mercredi 25 octobre 2023

249

 Charlie (R) me dit que nous sommes des enfants gâtés, que dans l’histoire du monde la norme est plutôt de vivre sous la menace des guerres et des invasions. Alors oui c’est difficile de poursuivre une œuvre dans le climat actuel, et pourtant Proust l’a fait, il continuait à écrire des histoires détachées du contexte alors que ses camarades tombaient dans les tranchées de la 1ère guerre mondiale. J’ajoute : D’autant qu’il y a eu une deuxième guerre, et il n’y a qu’un seul Proust.

Dans le train, cette fille qui voyage avec un enfant de huit ou neuf ans et qui lit : « Le parfum des fleurs la nuit », de Leila Slimani. Joli titre. Je regardais ses doigts lisser et faire tournicoter ses mèches de cheveux, des doigts comme des lianes, des poignets fins, puis ses mains s’agiter sur son livre. Le livre avait peu de durée. Très vite, elle le reposait pour revenir à son téléphone: messages + Instagram. Sur son téléphone ses doigts s’agitaient à toute vitesse, avec un mécanisme et une performance dignes des séquences d’usine des Temps modernes de Charlie Chaplin. Le livre imposait des moments + calme. D’une brièveté qui fend le cœur, à l’image de certaines rencontres. Une sérénité, mais une sérénité délaissée.

Puis, encore dans une autre cadence, ses doigts se sont acharnés sur un paquet de cookies bio dont j’ai noté mentalement la marque pour pouvoir en acheter si par hasard j’en trouve sur mon chemin. Ses doigts sur le paquet de gâteaux, c’était encore une autre mécanique, une autre histoire. Une histoire différente de ses mains.

dimanche 15 octobre 2023

248

Je me plonge dans la lecture de « Chevreuse » de Modiano. Je voulais le lire à sa parution, et puis je suis passé à autre chose, accaparé par l’écriture. Aussi je suis heureux de le trouver en poche, accessible. Est-ce que sa lecture, est-ce que la littérature, est-ce qu’un livre vont m’enlever de la tête cette image qui me hante depuis une semaine, cette jeune femme enlevée à un festival de musique, dénuée, sans doute violée, exhibée à l’arrière d’un pick-up au milieu de cris sauvages, inerte comme un corps de christ descendu de sa croix. Est-ce qu’un livre est une trousse de premier secours pour l’âme ?

J’interroge Rodolphe sur le manque de réaction des artistes suite à l’attaque du festival de musique, je veux dire j’ai bien compris qu’il n’y avait pas franchement de communauté humaine, mais de là à ce qu’il n’y ait pas au moins une communauté des musiciens..

Quand on voit la violence, ordinaire dans la rue, ou celle des belligérants de tel ou tel camp, on se dit qu’avec la disparition de certaines espèces animales, la bonté, la compassion et le bon sens sont des oiseaux en voie d’extinction. 

Dans une fête je voulais aborder X pour lui parler de son travail (et aussi pour voir de + près comment ses oreilles pointent adorablement au travers de ses cheveux) et c’était impossible parce qu’elle parlait sans cesse à des petits groupes successifs, forte de son aura et de sa notoriété - de son aurariété ? - elle parlait, parlait,parlait sans discontinuer, et les gens l’écoutaient bouche bée, aucune ouverture possible, alors Fred (B) me dit de manière définitive : « Laisse tomber, même Annie Dupérey est + accessible ! »

J’ai croisé X qui depuis quinze ans qu’on se rencontre me demande à chaque fois avec empressement : « Alors quand est-ce que tu refais des chansons ? J’ai hâte ! » aussi lui ai-je demandé: alors, tu as écouté les nouveaux titres ? Non, il ne l’avait pas fait. Il y a déjà 4 titres disponibles mais ça lui est passé par-dessus la tête. J’ai trouvé ça un peu dingue. Mais bon, quand vous comprenez que la plupart des gens sont dingues, vous avancez + légèrement dans la vie.


mardi 10 octobre 2023

247

Encore abasourdi par la violence inhumaine au Proche Orient, les yeux rivés aux chaînes d’info en continu, à recevoir et penser l’horreur, j’ai peu de place pour penser à la mort de François (Alquier). Et puis je ne la trouve pas crédible. J’ai encore la conviction qu’il va m’appeler lors de mes prochaines sorties, le roman, le disque, pour me dire : « allez Jérôme, il faut qu’on se voit vite, il faut que tu restes en haut du podium de l’artiste le plus mandorisé. » 

Déjà, à l’époque, c’est en cette qualité qu’il m’avait demandé de préfacer son livre qui reprenait une grande partie de ses chroniques. François avait deux qualités assez rares par les temps qui courent pour aider les artistes : la curiosité insatiable, et la fidélité absolue.

La fidélité parce qu’il envisageait chaque sortie comme venant éclairer une oeuvre, et c’est en cela qu’il était un journaliste rare et précieux. Ainsi qu’un ami. Je lui fêtais des faux anniversaires dans les salons du livre, le regardais avec admiration se démener au micro pour animer celui de Provins, et trouvais aberrant qu’aucune radio ne lui ai redonné une antenne, une émission, un espace qui aurait été salutaire pour les jeunes artistes et que lui seul, avec bien sûr Olivier Bas et peut-être quelques autres, aurait su animer avec bienveillance et un enthousiasme communicatif. 

Il avait commencé l’aventure d’un livre avec Luc Plamondon, et fan absolu de Starmania, il était heureux comme jamais, il touchait son rêve. Il avait trouvé chez Hugo Publishing une maison stable qui l’accompagnait dans chacun de ses projets. Il continuait à soutenir les artistes en leur offrant un espace sur ses réseaux, pertinent pour parler à la fois des livres et des disques et en donner le goût. Il était toujours partant pour la bienveillance. Et pour se donner rendez-vous. Je vais attendre ses coups de fil , dans les prochaines semaines et mois, pour parler et faire ensuite la fameuse photo pour les chroniques de Mandor. Même si Stephane (Nolhart) ce matin m’a appris avec délicatesse et sur la pointe des pieds que François venait de nous quitter. J’ai besoin de temps pour y croire.


lundi 9 octobre 2023

246

 J’ai dit à Xavier (de Moulins) que j’avais regardé son JT jeudi dernier et que devant la succession ininterrompue de nouvelles sordides j’avais pensé fort à lui et m’étais demandé comment il tenait le coup. Xavier me parle de l’équitation comme besoin vital de retrouver un peu d’horizon. Deux heures plus tard je tombe sur ces images de barbarie insoutenable au Proche Orient où les femmes sont capturées, dénudées et exhibées comme des trophées, où des familles sont exécutées, et des jeunes gens massacrés par centaines à un festival de musique. Et sans transition des personnes qui prennent la parole pour minimiser ou excuser cette barbarie abjecte. Impossible de fermer l’œil, remué par l’atrocité des images et des situations.

Je traverse la France avec le chat (mais sans mon chat). Ce qui est beau dans les festivals sur deux jours c’est qu’il y a des personnes qui prennent un livre le samedi, le lisent dans la soirée, et reviennent le lendemain pour me faire part de leur enthousiasme. Toutes les douceurs sont à choyer dans ce monde (qui) sombre.

La nature de Rodolphe est de dire les choses cash - ce qui ne l’empêche pas d’être hyper confiant et enthousiaste pour l’album. Il me dit : J’ai proposé le projet à 10 tourneurs (de spectacle), 9 m’ont dit non et 1 n’a pas répondu. Ah, ok. Il ajoute : ils savent qu’à ton âge tu ne feras pas 100 dates dans 100 bars ! Je m’insurge en répondant : Oh, mais même à 20 ans je n’avais aucune envie de faire 100 concerts dans 100 bars !

Sophie (Fontanel) me demande au gré d’une conversation que nous avons : Et ta mère, elle vit où maintenant ? Je marque un temps d’arrêt et réponds : “Au ciel. Je dirais qu’elle vit au ciel maintenant”. Sophie marque à son tour un silence et ajoute :

Elle doit avoir une belle terrasse.

mardi 3 octobre 2023

245

 Le 22 septembre dernier, c’était l’anniversaire de la disparition de mon père. 2003-2023. Vingt ans, c’est beaucoup et rien à la fois. C’est peu pour penser la mort d’un parent je trouve. C’est encore trop peu pour la concevoir. La nuit dernière, j’ai rêvé que mes parents étaient encore vivants et que je ne passais pas assez de temps avec eux, alors je cherchais les itinéraires possibles pour rentrer à la maison (Marsinval). Il y en avait plusieurs, tous familiers. Déjà empruntés, mais uniquement en rêve. Ce genre de lieux familiers qui n’existent qu’en rêve. 

Sur les réseaux sociaux je vois des artistes qui passent leur temps non pas à créer un univers captivant ou cohérent par rapport à leurs créations, mais à mendier des likes, des clics, des abonnés, des vues. Je me fais la réflexion instantanée : Mais qui a envie de s’intéresser à de tels artistes ? Et pile au moment où je me dis ça, je reçois un message de mon label qui me demande d’encourager les gens qui me suivent à s’abonner à mon compte artiste sur les plateformes musicales. On ne peut donc pas y échapper. C’est une période très dure pour les artistes (et les labels indépendants) et la seule façon de s’en sortir est d’être assez malin ou d’avoir suffisamment de retentissement pour trouver les moyens de continuer à faire des choses qui comptent en dépit des chiffres si j’ose dire, qui ont de la valeur du point de vue de la création ou d’une certaine idée de la beauté, si vous y trouvez un sens ou si cela est la part non négociable de toute création qui réclame à sortir de l’ombre.

Sur le Pont Neuf à 15h42 est passée une fille qui pourrait très bien être l’héroïne de mon prochain roman (sauf qu’elle allait rive droite)

Avec Maud (S) dans le train, on parle de l’égo boursoufflé de tel auteur et on se dit quand même qu’on aura rencontré de sacrés spécimens, peut-être même en nombre supérieur aux personnes qu’on aime retrouver et avec qui on se sent en confiance, et jamais désarçonné par une manifestation soudaine de vanité ou d’opportunisme abject. Je fais un constat assez pessimiste, Maud me dit : « Oui mais, les personnes réellement sympas, elles comptent triple »

dimanche 20 août 2023

244

 L’autre jour, j’étais tellement découragé par la nature humaine que j’ai regardé pendant vingt secondes sur Instagram un lapin grignoter une pastèque.

Trois tonnes cinq de courrier en retard, et parfois je fais de la spéléologie dans ma boîte mail parce qu’au coeur de la journée j’ai un flash et je me souviens avoir donné mon adresse à une personne qui voulait me faire lire ses textes ou écouter ses chansons, j’ai dit oui, je me souviens avoir reçu les documents et n’avoir jamais répondu emporté par la création, par l’urgence, la nécessité, le temps de la création qui décide de tout, qui supplante les engagements envers des personnes que je ne connais pas comme avec les amitiés qu’il faudrait entretenir un minimum afin qu’elles continuent à vivre.
Passé un très bon moment avec Pascal Schouwey de la radio télévision suisse qui a traversé tout le pays pour venir m’interviewer sur mon travail. À un moment, il me pose la question de la notoriété, du peu de reconnaissance que je reçois pour le moment par rapport à l’ampleur de mon « oeuvre » (je veux dire, si on fait le compte de tout). Bien sûr, c’est une question complexe avec des paramètres divers qui entrent en jeu, mais peut-être et j’en parlais aussi avec Frédéric (Rouet) au téléphone, est-ce lié à ma personnalité, mon tempérament. Je n’ai peut-être pas le besoin avide d’être aimé à tout prix (je lisais ça au sujet d’un écrivain l’autre jour, son besoin maladif de séduire, d’être aimé). Et, surtout, je ne sais pas « jouer des coudes ». Je trouve ça vite vulgaire (pour moi). Et dans ces milieux très difficiles, pour pas mal de personnes que j’ai vu accéder à une forte notoriété, je dirais qu’elles ont su mieux que d’autres jouer des coudes (ou elles étaient entourées par des personnes qui jouaient des coudes pour elles de façon implacable, soit par l’intelligence soit par des manières de bulldozer).
Appel matinal de Frédérique (Deghelt) qui me dit qu’elle a fait un rêve étrange. Elle organisait une fête dans son jardin, et elle parlait avec moi, puis ensuite je m’éclipsais et une femme venait la voir et lui demandait si elle me connaissait. Frédérique lui demandait pourquoi cette question, et la femme répondait : Parce que c’est mon fils. Et donc Frédérique commence à parler avec cette femme dans son rêve qui est ma mère, et elles parlent de la perte, du deuil, de la disparition (Frédérique a perdu son père assez jeune), et ma mère lui dit cette phrase que Frédérique était impatiente de me rapporter : « Ce que vous devenez dépend de notre absence ».

mardi 8 août 2023

243

 Writerslife (243)

Aujourd’hui, j’ai failli me faire méchamment écraser par une voiture. Aplatir comme une crêpe. Comme une crêpe ou comme Roland Barthes, rue des Écoles. Sauf que là, ce n’était pas rue des Écoles. J’ai enchaîné deux passages piétons à un croisement et un type en voiture est arrivé comme un fou et a pilé devant moi, a ouvert la vitre côté passager et a commencé à m’invectiver. Je ne sais pas pourquoi les gens qui ont la rage en eux vous tutoient direct. Comme si ils ne s’adressaient pas à vous mais directement à leur rage. Pour moi, c’est un des grands mystères de l’univers (parmi d’autres plus personnels). Donc, le type a commencé à me hurler dessus en me faisant la morale comme quoi on ne prenait pas deux passages piétons d’affilée, qu’il n’y avait pas un passage piéton en diagonale qui reliait les deux (j’ai pensé : oh, ce serait super ! Mais j’ai aussi trouvé son expertise assez pertinente si j’élude la vitesse effroyable à laquelle il arrivait). Je l’écoutais me hurler dessus voyant bien que c’est sa peur de m’écraser (20 %) et la violence ordinaire qu’il porte en lui (80%) qui l’animait. J’ai envisagé la situation, et vu que j’étais quand même + qu’engagé, sur le premier tiers du passage piétons, plutôt dans mon droit donc, tout ce que j’ai trouvé à lui répondre c’est un magistral : « Hum ! ». Et là, le type, mon « Hum ! » ça l’a rendu dingue. J’ai compris que ne sachant pas si c’était de la perplexité, de l’ironie, sachant encore moins négocier les « hum » que les virages, pour un « hum » de plus, il serait sorti de sa voiture pour me massacrer. Ayant conscience de mon peu de répondant physique face à la rage primitive - et même si j’ai passé mon adolescence à reproduire à la perfection la prise finale du Karaté Kid - et n’ayant pas envie de me faire écrabouiller ni par une voiture, ni par l’ultra violence ordinaire, surtout le jour de la journée internationale des chats, j’ai compris d’instinct qu’il fallait que ce soit moi qui m’écrase. Le mec ne m’a pas écrasé, mais si je m’écrasais, sa vision belliqueuse du monde et sa virilité retrouvées en seraient sauves. J’avais quand même envie de lui parler de la journée internationale du chat, parce qu’en traversant ces deux passages piétons, je me disais que j’allais faire un post pour l’occasion, en disant aux personnes qui me suivent sur les réseaux : « Hey , n’oubliez pas, le 15 septembre en librairie, il y a une nouveauté : mon Petit éloge des chats, vous pouvez même le précommander chez votre libraire », je pensais illustrer mon post par une jolie photo de Judith Kerr avec son chat, cela m’est revenu et j’ai eu envie de dire au type : c’est dommage une telle violence le jour où on célèbre les chats. Cette rage qui vous domine, c’est pas du tout le message des chats. Mais j’ai senti que le type était si près de me massacrer qu’il valait mieux ne rien ajouter. Comme j’étais dans mes pensées, il me crie dessus : « Vous comprenez ce que je vous raconte ? Oui ? Dites-moi que oui ! » Il s’était mis soudain à me vouvoyer. J’ai compris qu’il voulait vraiment sortir dominant de la situation - finalement, il avait très envie de m’écraser, mais sans les complications judiciaires - alors, bien que j’ai eu très envie de répondre à nouveau par un : « Hum » retentissant, j’ai dit simplement « oui », et le mec, satisfait, a démarré en trombes pour piler un peu plus loin, un peu bêtement, à un feu rouge. J’ai continué ma route en chassant de moi l’irruption de cette violence subie pour me concentrer sur mon post sur les chats.

274

  Writer’s   life (274) Ce n’était peut-être pas le bon soir pour se rendre à un dîner (prévu de longue date) dans le quartier République-G...