samedi 16 décembre 2023

250

 J’ai encore donné cette semaine des ateliers d'écriture de chansons, et après je suis allé à une soirée où un éditeur d'une Major Company n'a demandé si j'étais content de l'arrivée de mon disque, alors je lui ai fait part de mon enthousiasme mais aussi de ma lucidité, et il m’a dit : le problème, Jérôme, c’est qu'aujourd'hui les gens se sont désintéressés de la chanson. Ce que j’ai trouvé paradoxal parce que je suis de + en + sollicité pour des ateliers d'écriture de chansons. Je crois aussi qu'il faudrait apprendre la chanson, le songwriting, comme une pratique de tous les jours, une discipline de samouraï qui stylise les quotidiens fuyants.

En atelier, je travaille beaucoup le haïku, pour l’émergence et la grâce, la poésie instantanée et absolue, c'est devenu mon gimmick, j'en connais l’âme secrète, et l'autre jour un type m'a fait la réflexion: mais comment quelqu'un qui n'est jamais allé au Japon peut enseigner le haiku ?
Ah oui oui bien sûr, et Jules Verne tu crois qu'il est allé sur la lune et à vingt mille lieues sous les mers ? Les gens sont tellement pétris de certitudes insensibles que la plupart du temps il faudrait se contenter d'acquiescer et de refuser le combat. Comme un samourai qui mesurerait dès l'amorce de l'engagement la valeur de l'issue. Enfin, ce que je veux dire, c'est qu'il y a des combats qui s'évitent ou se refusent, comme il y a des amours qui s'esquivent. À la différence que les amours qui s'esquivent finissent toujours par fendre le coeur.

mercredi 25 octobre 2023

249

 Charlie (R) me dit que nous sommes des enfants gâtés, que dans l’histoire du monde la norme est plutôt de vivre sous la menace des guerres et des invasions. Alors oui c’est difficile de poursuivre une œuvre dans le climat actuel, et pourtant Proust l’a fait, il continuait à écrire des histoires détachées du contexte alors que ses camarades tombaient dans les tranchées de la 1ère guerre mondiale. J’ajoute : D’autant qu’il y a eu une deuxième guerre, et il n’y a qu’un seul Proust.

Dans le train, cette fille qui voyage avec un enfant de huit ou neuf ans et qui lit : « Le parfum des fleurs la nuit », de Leila Slimani. Joli titre. Je regardais ses doigts lisser et faire tournicoter ses mèches de cheveux, des doigts comme des lianes, des poignets fins, puis ses mains s’agiter sur son livre. Le livre avait peu de durée. Très vite, elle le reposait pour revenir à son téléphone: messages + Instagram. Sur son téléphone ses doigts s’agitaient à toute vitesse, avec un mécanisme et une performance dignes des séquences d’usine des Temps modernes de Charlie Chaplin. Le livre imposait des moments + calme. D’une brièveté qui fend le cœur, à l’image de certaines rencontres. Une sérénité, mais une sérénité délaissée.

Puis, encore dans une autre cadence, ses doigts se sont acharnés sur un paquet de cookies bio dont j’ai noté mentalement la marque pour pouvoir en acheter si par hasard j’en trouve sur mon chemin. Ses doigts sur le paquet de gâteaux, c’était encore une autre mécanique, une autre histoire. Une histoire différente de ses mains.

dimanche 15 octobre 2023

248

Je me plonge dans la lecture de « Chevreuse » de Modiano. Je voulais le lire à sa parution, et puis je suis passé à autre chose, accaparé par l’écriture. Aussi je suis heureux de le trouver en poche, accessible. Est-ce que sa lecture, est-ce que la littérature, est-ce qu’un livre vont m’enlever de la tête cette image qui me hante depuis une semaine, cette jeune femme enlevée à un festival de musique, dénuée, sans doute violée, exhibée à l’arrière d’un pick-up au milieu de cris sauvages, inerte comme un corps de christ descendu de sa croix. Est-ce qu’un livre est une trousse de premier secours pour l’âme ?

J’interroge Rodolphe sur le manque de réaction des artistes suite à l’attaque du festival de musique, je veux dire j’ai bien compris qu’il n’y avait pas franchement de communauté humaine, mais de là à ce qu’il n’y ait pas au moins une communauté des musiciens..

Quand on voit la violence, ordinaire dans la rue, ou celle des belligérants de tel ou tel camp, on se dit qu’avec la disparition de certaines espèces animales, la bonté, la compassion et le bon sens sont des oiseaux en voie d’extinction. 

Dans une fête je voulais aborder X pour lui parler de son travail (et aussi pour voir de + près comment ses oreilles pointent adorablement au travers de ses cheveux) et c’était impossible parce qu’elle parlait sans cesse à des petits groupes successifs, forte de son aura et de sa notoriété - de son aurariété ? - elle parlait, parlait,parlait sans discontinuer, et les gens l’écoutaient bouche bée, aucune ouverture possible, alors Fred (B) me dit de manière définitive : « Laisse tomber, même Annie Dupérey est + accessible ! »

J’ai croisé X qui depuis quinze ans qu’on se rencontre me demande à chaque fois avec empressement : « Alors quand est-ce que tu refais des chansons ? J’ai hâte ! » aussi lui ai-je demandé: alors, tu as écouté les nouveaux titres ? Non, il ne l’avait pas fait. Il y a déjà 4 titres disponibles mais ça lui est passé par-dessus la tête. J’ai trouvé ça un peu dingue. Mais bon, quand vous comprenez que la plupart des gens sont dingues, vous avancez + légèrement dans la vie.


mardi 10 octobre 2023

247

Encore abasourdi par la violence inhumaine au Proche Orient, les yeux rivés aux chaînes d’info en continu, à recevoir et penser l’horreur, j’ai peu de place pour penser à la mort de François (Alquier). Et puis je ne la trouve pas crédible. J’ai encore la conviction qu’il va m’appeler lors de mes prochaines sorties, le roman, le disque, pour me dire : « allez Jérôme, il faut qu’on se voit vite, il faut que tu restes en haut du podium de l’artiste le plus mandorisé. » 

Déjà, à l’époque, c’est en cette qualité qu’il m’avait demandé de préfacer son livre qui reprenait une grande partie de ses chroniques. François avait deux qualités assez rares par les temps qui courent pour aider les artistes : la curiosité insatiable, et la fidélité absolue.

La fidélité parce qu’il envisageait chaque sortie comme venant éclairer une oeuvre, et c’est en cela qu’il était un journaliste rare et précieux. Ainsi qu’un ami. Je lui fêtais des faux anniversaires dans les salons du livre, le regardais avec admiration se démener au micro pour animer celui de Provins, et trouvais aberrant qu’aucune radio ne lui ai redonné une antenne, une émission, un espace qui aurait été salutaire pour les jeunes artistes et que lui seul, avec bien sûr Olivier Bas et peut-être quelques autres, aurait su animer avec bienveillance et un enthousiasme communicatif. 

Il avait commencé l’aventure d’un livre avec Luc Plamondon, et fan absolu de Starmania, il était heureux comme jamais, il touchait son rêve. Il avait trouvé chez Hugo Publishing une maison stable qui l’accompagnait dans chacun de ses projets. Il continuait à soutenir les artistes en leur offrant un espace sur ses réseaux, pertinent pour parler à la fois des livres et des disques et en donner le goût. Il était toujours partant pour la bienveillance. Et pour se donner rendez-vous. Je vais attendre ses coups de fil , dans les prochaines semaines et mois, pour parler et faire ensuite la fameuse photo pour les chroniques de Mandor. Même si Stephane (Nolhart) ce matin m’a appris avec délicatesse et sur la pointe des pieds que François venait de nous quitter. J’ai besoin de temps pour y croire.


lundi 9 octobre 2023

246

 J’ai dit à Xavier (de Moulins) que j’avais regardé son JT jeudi dernier et que devant la succession ininterrompue de nouvelles sordides j’avais pensé fort à lui et m’étais demandé comment il tenait le coup. Xavier me parle de l’équitation comme besoin vital de retrouver un peu d’horizon. Deux heures plus tard je tombe sur ces images de barbarie insoutenable au Proche Orient où les femmes sont capturées, dénudées et exhibées comme des trophées, où des familles sont exécutées, et des jeunes gens massacrés par centaines à un festival de musique. Et sans transition des personnes qui prennent la parole pour minimiser ou excuser cette barbarie abjecte. Impossible de fermer l’œil, remué par l’atrocité des images et des situations.

Je traverse la France avec le chat (mais sans mon chat). Ce qui est beau dans les festivals sur deux jours c’est qu’il y a des personnes qui prennent un livre le samedi, le lisent dans la soirée, et reviennent le lendemain pour me faire part de leur enthousiasme. Toutes les douceurs sont à choyer dans ce monde (qui) sombre.

La nature de Rodolphe est de dire les choses cash - ce qui ne l’empêche pas d’être hyper confiant et enthousiaste pour l’album. Il me dit : J’ai proposé le projet à 10 tourneurs (de spectacle), 9 m’ont dit non et 1 n’a pas répondu. Ah, ok. Il ajoute : ils savent qu’à ton âge tu ne feras pas 100 dates dans 100 bars ! Je m’insurge en répondant : Oh, mais même à 20 ans je n’avais aucune envie de faire 100 concerts dans 100 bars !

Sophie (Fontanel) me demande au gré d’une conversation que nous avons : Et ta mère, elle vit où maintenant ? Je marque un temps d’arrêt et réponds : “Au ciel. Je dirais qu’elle vit au ciel maintenant”. Sophie marque à son tour un silence et ajoute :

Elle doit avoir une belle terrasse.

mardi 3 octobre 2023

245

 Le 22 septembre dernier, c’était l’anniversaire de la disparition de mon père. 2003-2023. Vingt ans, c’est beaucoup et rien à la fois. C’est peu pour penser la mort d’un parent je trouve. C’est encore trop peu pour la concevoir. La nuit dernière, j’ai rêvé que mes parents étaient encore vivants et que je ne passais pas assez de temps avec eux, alors je cherchais les itinéraires possibles pour rentrer à la maison (Marsinval). Il y en avait plusieurs, tous familiers. Déjà empruntés, mais uniquement en rêve. Ce genre de lieux familiers qui n’existent qu’en rêve. 

Sur les réseaux sociaux je vois des artistes qui passent leur temps non pas à créer un univers captivant ou cohérent par rapport à leurs créations, mais à mendier des likes, des clics, des abonnés, des vues. Je me fais la réflexion instantanée : Mais qui a envie de s’intéresser à de tels artistes ? Et pile au moment où je me dis ça, je reçois un message de mon label qui me demande d’encourager les gens qui me suivent à s’abonner à mon compte artiste sur les plateformes musicales. On ne peut donc pas y échapper. C’est une période très dure pour les artistes (et les labels indépendants) et la seule façon de s’en sortir est d’être assez malin ou d’avoir suffisamment de retentissement pour trouver les moyens de continuer à faire des choses qui comptent en dépit des chiffres si j’ose dire, qui ont de la valeur du point de vue de la création ou d’une certaine idée de la beauté, si vous y trouvez un sens ou si cela est la part non négociable de toute création qui réclame à sortir de l’ombre.

Sur le Pont Neuf à 15h42 est passée une fille qui pourrait très bien être l’héroïne de mon prochain roman (sauf qu’elle allait rive droite)

Avec Maud (S) dans le train, on parle de l’égo boursoufflé de tel auteur et on se dit quand même qu’on aura rencontré de sacrés spécimens, peut-être même en nombre supérieur aux personnes qu’on aime retrouver et avec qui on se sent en confiance, et jamais désarçonné par une manifestation soudaine de vanité ou d’opportunisme abject. Je fais un constat assez pessimiste, Maud me dit : « Oui mais, les personnes réellement sympas, elles comptent triple »

dimanche 20 août 2023

244

 L’autre jour, j’étais tellement découragé par la nature humaine que j’ai regardé pendant vingt secondes sur Instagram un lapin grignoter une pastèque.

Trois tonnes cinq de courrier en retard, et parfois je fais de la spéléologie dans ma boîte mail parce qu’au coeur de la journée j’ai un flash et je me souviens avoir donné mon adresse à une personne qui voulait me faire lire ses textes ou écouter ses chansons, j’ai dit oui, je me souviens avoir reçu les documents et n’avoir jamais répondu emporté par la création, par l’urgence, la nécessité, le temps de la création qui décide de tout, qui supplante les engagements envers des personnes que je ne connais pas comme avec les amitiés qu’il faudrait entretenir un minimum afin qu’elles continuent à vivre.
Passé un très bon moment avec Pascal Schouwey de la radio télévision suisse qui a traversé tout le pays pour venir m’interviewer sur mon travail. À un moment, il me pose la question de la notoriété, du peu de reconnaissance que je reçois pour le moment par rapport à l’ampleur de mon « oeuvre » (je veux dire, si on fait le compte de tout). Bien sûr, c’est une question complexe avec des paramètres divers qui entrent en jeu, mais peut-être et j’en parlais aussi avec Frédéric (Rouet) au téléphone, est-ce lié à ma personnalité, mon tempérament. Je n’ai peut-être pas le besoin avide d’être aimé à tout prix (je lisais ça au sujet d’un écrivain l’autre jour, son besoin maladif de séduire, d’être aimé). Et, surtout, je ne sais pas « jouer des coudes ». Je trouve ça vite vulgaire (pour moi). Et dans ces milieux très difficiles, pour pas mal de personnes que j’ai vu accéder à une forte notoriété, je dirais qu’elles ont su mieux que d’autres jouer des coudes (ou elles étaient entourées par des personnes qui jouaient des coudes pour elles de façon implacable, soit par l’intelligence soit par des manières de bulldozer).
Appel matinal de Frédérique (Deghelt) qui me dit qu’elle a fait un rêve étrange. Elle organisait une fête dans son jardin, et elle parlait avec moi, puis ensuite je m’éclipsais et une femme venait la voir et lui demandait si elle me connaissait. Frédérique lui demandait pourquoi cette question, et la femme répondait : Parce que c’est mon fils. Et donc Frédérique commence à parler avec cette femme dans son rêve qui est ma mère, et elles parlent de la perte, du deuil, de la disparition (Frédérique a perdu son père assez jeune), et ma mère lui dit cette phrase que Frédérique était impatiente de me rapporter : « Ce que vous devenez dépend de notre absence ».

mardi 8 août 2023

243

 Writerslife (243)

Aujourd’hui, j’ai failli me faire méchamment écraser par une voiture. Aplatir comme une crêpe. Comme une crêpe ou comme Roland Barthes, rue des Écoles. Sauf que là, ce n’était pas rue des Écoles. J’ai enchaîné deux passages piétons à un croisement et un type en voiture est arrivé comme un fou et a pilé devant moi, a ouvert la vitre côté passager et a commencé à m’invectiver. Je ne sais pas pourquoi les gens qui ont la rage en eux vous tutoient direct. Comme si ils ne s’adressaient pas à vous mais directement à leur rage. Pour moi, c’est un des grands mystères de l’univers (parmi d’autres plus personnels). Donc, le type a commencé à me hurler dessus en me faisant la morale comme quoi on ne prenait pas deux passages piétons d’affilée, qu’il n’y avait pas un passage piéton en diagonale qui reliait les deux (j’ai pensé : oh, ce serait super ! Mais j’ai aussi trouvé son expertise assez pertinente si j’élude la vitesse effroyable à laquelle il arrivait). Je l’écoutais me hurler dessus voyant bien que c’est sa peur de m’écraser (20 %) et la violence ordinaire qu’il porte en lui (80%) qui l’animait. J’ai envisagé la situation, et vu que j’étais quand même + qu’engagé, sur le premier tiers du passage piétons, plutôt dans mon droit donc, tout ce que j’ai trouvé à lui répondre c’est un magistral : « Hum ! ». Et là, le type, mon « Hum ! » ça l’a rendu dingue. J’ai compris que ne sachant pas si c’était de la perplexité, de l’ironie, sachant encore moins négocier les « hum » que les virages, pour un « hum » de plus, il serait sorti de sa voiture pour me massacrer. Ayant conscience de mon peu de répondant physique face à la rage primitive - et même si j’ai passé mon adolescence à reproduire à la perfection la prise finale du Karaté Kid - et n’ayant pas envie de me faire écrabouiller ni par une voiture, ni par l’ultra violence ordinaire, surtout le jour de la journée internationale des chats, j’ai compris d’instinct qu’il fallait que ce soit moi qui m’écrase. Le mec ne m’a pas écrasé, mais si je m’écrasais, sa vision belliqueuse du monde et sa virilité retrouvées en seraient sauves. J’avais quand même envie de lui parler de la journée internationale du chat, parce qu’en traversant ces deux passages piétons, je me disais que j’allais faire un post pour l’occasion, en disant aux personnes qui me suivent sur les réseaux : « Hey , n’oubliez pas, le 15 septembre en librairie, il y a une nouveauté : mon Petit éloge des chats, vous pouvez même le précommander chez votre libraire », je pensais illustrer mon post par une jolie photo de Judith Kerr avec son chat, cela m’est revenu et j’ai eu envie de dire au type : c’est dommage une telle violence le jour où on célèbre les chats. Cette rage qui vous domine, c’est pas du tout le message des chats. Mais j’ai senti que le type était si près de me massacrer qu’il valait mieux ne rien ajouter. Comme j’étais dans mes pensées, il me crie dessus : « Vous comprenez ce que je vous raconte ? Oui ? Dites-moi que oui ! » Il s’était mis soudain à me vouvoyer. J’ai compris qu’il voulait vraiment sortir dominant de la situation - finalement, il avait très envie de m’écraser, mais sans les complications judiciaires - alors, bien que j’ai eu très envie de répondre à nouveau par un : « Hum » retentissant, j’ai dit simplement « oui », et le mec, satisfait, a démarré en trombes pour piler un peu plus loin, un peu bêtement, à un feu rouge. J’ai continué ma route en chassant de moi l’irruption de cette violence subie pour me concentrer sur mon post sur les chats.

dimanche 23 juillet 2023

242

Il y a des périodes où les réseaux sociaux célèbrent la revanche de la soirée diapos. Pour les enfants de ma génération, c’était vraiment quelque chose d’assommant. Une tannée. Vos parents vous trainaient à la soirée diapos d’un couple d’amis qui projetait sur grand écran les vues de leurs divers lieux de vacances. Aujourd’hui davantage, les gens se mettent en scène, dans le champ, il y a une absorption du paysage par la figure, ce qui est très baconnien, d’autant que le culte de la performance (qui attire les pouces levés) et de l’image (de soi), la performance de soi, nécessite souvent un cérémoniel, même un micro-cérémoniel, très proche d’une esthétique de Francis Bacon.

Les temps d’anniversaire. Un ou deux jours auparavant, par réflexe, je crois toujours que ma mère va m’appeler pour me le souhaiter, ou que je vais prendre la voiture (que je n’ai plus) pour aller la retrouver. Il y a une habitude qui resurgit, et à laquelle je serais tout disposé à croire car elle continue de frémir, d’exister, de m’appeler au réveil ou à l’improviste, comme si cette habitude n’avait pas déraillé pour de bon dans une sorte de dimension parallèle.
Vu le film d’animation Flee, d’une grande puissance, bouleversant.
Le jour de la mort de Jane Birkin, ai reçu un joli message d’Alain (Lanty).
Un nombre incalculable de courriers, de messages, en retard, je me dis toujours que je devrais appeler telle personne pour ne pas que l’amitié en souffre ou s’éteigne à petit feu, et puis je me laisse toujours ravir par l’écriture, le projet d’un livre, d’une chanson, le monde en soi que la création requiert me capture constamment.
Dans une vie, on rencontre peu de personnes qui ont véritablement de l’esprit ou de la bonté. Le désir, l’envie, l’ambition, le talent pour quelque chose, paraissent des pulsions ou des aptitudes bien communes par rapport au raffinement de l’esprit et à la rareté de la bonté.
Ça pourrait être un poème, le début d’un poème, mais je le note ici tel quel : les gens ont des tas de paperasses de conversations, des tas de paperasses dans la tête, et ils vont au bord de la mer, dans l’espoir qu’elles s’envolent et ne reviennent jamais.

samedi 15 juillet 2023

241

 Ce qui est compliqué aujourd’hui, c’est qu’on demande aux artistes, ou qu’ils n’ont pas le choix, de n’être pas seulement des artistes, mais aussi des rabatteurs. Certains d’ailleurs s’y livrent parfois avec un talent encore plus convaincant que s’ils avaient juste à se présenter sur leur travail.

Dans la rue, un jeune type dit à sa copine : « Généralement les pires expériences qu’on raconte, on en rigole plus tard ». Je me demande s’il commente la fin de leur amour et parle de leur histoire.
Je vis dans une ville où les gens prennent toute la largeur des trottoirs et ne s’écartent pas sur votre passage. Je passe mon temps à me pousser, m’écarter, et m’étonne que mes vestes ne soient pas plus usées d’avoir tant et tant rasé les murs. Mais ça m’arrive aussi sur un autre plan, toutes les fois où j’ai cédé le passage. Il faudrait voir ce que sont devenus celles et ceux qui fonçaient comme si tout leur était dû. Déjà que je mets un point d’honneur à ne pas marcher sur les ombres (ni des gens, ni des arbres).
Mes vacances préférées je les passais avec mes parents, à la maison. Aujourd’hui je peux fermer les yeux pour me resituer dans ce temps disparu. Je ne sais pas comment j’ai eu l’énergie de traverser leurs disparitions successives, devoir prendre tout un tas de micros ou de grandes décisions, débarrasser des garages, vider une maison, des appartements pour ne pas payer de loyers supplémentaires etc. tout en poursuivant un travail non-stop de création.
Comme chaque fois que je termine ou presque termine un roman, bonne attaque de calculs rénaux : sans doute l’intensité, l’énergie dépensée, les fins les débuts, les cafés et les litres de thé ingurgités.
Dans une soirée, un type que je ne connais pas intervient dans la conversation et dit : « ça me fait penser à.… » et commence à me raconter une blague hyper trash. Je suis choqué, pour lui et pour moi. Piqué aussi de me laisser prendre en otage d’une vulgarité dont je me serais bien passé (bon, vous comprenez ça). C’est difficile d’être doté à la fois d’une grande sensibilité et d’une certaine délicatesse. Parfois, j’aimerais garder la sensibilité et perdre en délicatesse pour pouvoir dire aux gens quand même leurs quatre vérités, même si, j’avoue, quatre, c’est peut-être beaucoup.

dimanche 18 juin 2023

240

Dans le métro bondé un homme se fait marcher sur le pied par une femme qui s’excuse aussitôt. L’homme surréagit. Je le regarde pour qu’il comprenne que ce qu’il a donné à voir de lui n’est rien que la méchanceté naturelle des gens. Autre gare autre configuration : je me plais à être excessivement poli dans un monde prêt à être excessivement surpris par la moindre politesse. Je dois enregistrer une chanson cette semaine et j’hésite encore entre deux textes, le texte qui me semble le plus efficace me paraît aussi le moins intéressant. Je dois trouver l’équilibre ténu entre chanter le texte le plus efficace possible (pour la chanson) tout en m’interdisant des choses qui ne correspondent à pas grand chose, du moins que je trouve sans intérêt dans le moment du monde où j’interviens. En préparant la masterclass sur le style à l’École Les Mots, j’ai pensé à mes parents qui, du printemps à l’été, faisaient un tour du jardin le soir. Alors j’ai parlé de ça, que je suis sans doute devenu écrivain aussi parce que je fais le tour d’un texte, d’un paragraphe, d’un dialogue, comme mes parents faisaient le tour du jardin. À la fin de la conférence une fille m’apostrophe : “En fait vous n’avez pas de névroses ! Tous les autres écrivains que j’ai entendus ici, je peux nommer leurs névroses” Elle sous-entendait que je n’étais pas un véritable écrivain car selon ce qu’elle avait déduit de ma masterclass je n’avais pas de névroses. Elle ajoute : “En fait, en écrivant, vous vous amusez c’est tout !” Je n’ai pas su répondre sinon acquiescer tellement j’étais estomaqué, consterné, mais je me suis posé la question : est-ce qu’il faut vraiment être névrosé pour écrire, ou doit-on laisser la littérature au privilège des névrosés ? Bon, je n’aurais pas dû parler de mon enfance, des histoires que je créais dans ma chambre pendant que mes parents faisaient le tour du jardin. Il y a des gens à qui vous ne devriez pas faire le cadeau de leur parler de votre enfance.

274

  Writer’s   life (274) Ce n’était peut-être pas le bon soir pour se rendre à un dîner (prévu de longue date) dans le quartier République-G...