dimanche 24 novembre 2019

61

Writer’s life (61)

J’ai toujours mis des personnes que j’aimais dans mes livres. Il y a des personnes, je ne peux pas leur dire dans la vraie vie : je vous aime. Je ne peux pas le dire parce que c’est trop. Alors je mets ça dans les livres. Le problème, ensuite, avec les livres ainsi habités, c’est qu’on ne sait plus vraiment où se situe de manière la plus juste la perception de « la vraie vie ».
La petite sonneuse de cloches aura donc plutôt fait figure de contre-programmation dans cette rentrée littéraire comme tout roman dont le romantisme assumé fait un peu bord cadre dans une société qui se spécialise dans le fait divers, la violence faite ou subie, et la douleur, alors qu’elle en déborde de partout.
Je participe à une très chouette rencontre menée par Philippe Chauveau en compagnie de Katherine (Pancol) sur la scène de l’opéra de Tours. À un moment, Katherine raconte qu’à New York dans les années 80 elle avait retrouvé la trace de Louise Brooks devenue vieille dame, s’était liée d’amitié avec l’interprète de “Loulou”, et ensemble elles avaient de grandes conversations. J’interviens pour dire à quel point je trouve poétique d’avoir de grandes conversations avec une star du muet.
Ils ont laissé un piano (pour moi, me dit-on) près des tables de dédicaces. À un moment, je me lève pour aller pianoter (à mon petit niveau) et tout d’un coup cinq ou six enfants se tiennent autour de moi, attentifs et protecteurs.
Pour les livres jeunesse quand on me dit : ah j’achèterai bien votre livre pour mon enfant mais il n’a qu’un an. J’ai toujours envie de répondre : ah mais il est prévu qu’il grandisse n’est-ce pas ?
Dans le train qui nous ramène du salon du livre de Tours je lis à Agnès (Ledig), Sophie (Fontanel) et Lionel (Duroy) le texte de Michel Foucault que j’adore et qui s’appelle Le corps utopique. C’est un texte si beau qui vient d’être réédité. Je le lisais pendant les concerts, entre deux chansons, pendant un changement périlleux de guitare ou certainement avant de chanter : Comme elle se donne, sur la scène du Réservoir dans cette grande période des concerts de 2004 à 2006.
Cette journaliste qui me saute dans les bras et qui n’a jamais été foutu d’écrire un papier sur un seul de mes livres. Chaque fois qu’elle me saute dans les bras, j’ai l’impression qu’elle me traverse.

Je pense que si un auteur aujourd’hui réfléchit en terme de rapport entre investissement personnel, ce qu’il donne de lui, de son temps de sa présence de sa peau, dans ce milieu des livres, et résultats visibles obtenus, pour la grande majorité le premier mot qui vient à l’esprit est : découragement.
Il faut donc réfléchir autrement : en terme d’œuvre. En dépit de celles et ceux qui mésestiment votre travail, et en dépit des estimations de l’immédiat.
Zoé me dit qu’elle compte faire du lapin pour dîner. Je lui dis que c’est risqué, que tout le monde n’aime pas le lapin, qu’on pourrait avoir envie de penser à Pan-Pan, le lapin dans Bambi, à chaque bouchée. Elle me répond de manière péremptoire : « Alors, je vais faire du lièvre. Un lièvre, c’est prétentieux, ça mérite d’être mangé ! »
Au début des années 2000 quand j’étais trop triste j’allais chez Sylvie et elle cuisinait du lapin, dans sa jolie cuisine qui dominait Montmartre. J’en ai même fait une chanson qui dit :
Sylvie m’a fait du lapin pour déjeuner
Dans son appartement d’Abbesses
Un doux répit dans ma journée
Tout me détruit, un rien me blesse.
J’ai toujours beaucoup aimé Sylvie, sa force, son opiniâtreté, elle ne s’est jamais découragée de rien. Après, avec Aurélie, elles ont fait ce groupe qui s’appelle Brigitte et qui a connu un grand succès.
Sandrine me dit : « Avec tous tes voyages, tout ce que tu fais, il faut que tu te requinques absolument. Que tu te reposes. » « Ah oui, lui réponds-je, je pourrais dormir sur l’épaule des filles dans les trains. » « Non, me dit Sandrine, ça c’est un repos superficiel ». « Hum, réponds-je. Sauf si ce sont des filles intelligentes ! »
Si j’avais eu assez de clairvoyance à l’âge de 15, 16 ans, assez d’acuité sur ma présence dans le monde, sur ces questionnaires de début d’année où les profs vous demandent ce que vous voulez faire plus tard, j’aurais adoré écrire : « Dormir sur l’épaule des filles dans les trains ».

dimanche 17 novembre 2019

60

Writer’s life (60)
Dans les dîners où je m’ennuie plus copieusement que je n’ai d’appétit, tout d’un coup je remarque quelque chose, un signe, trois fois rien, le fantôme de doigts qui se frôlent, le fantôme de yeux qui se cherchent, ou on me parle de quelqu’un qui aime secrètement une autre personne, ou d’une histoire d’amour qui emportait tout sur son passage, et là mon attention se darde, je brûle tout entier comme lorsqu’on propose du feu à une inconnue dont on découvre le visage à la flamme d’un zippo.
Dans les locaux de Roy music il y a un chien qui s’appelle Rolland (avec 2 l) je m’interroge sur ce choix et Arnaud me dit : “il était tellement mignon qu’on lui a donné un prénom de merde pour qu’il n’ait pas non plus toutes les chances de son côté.”
Nicolas me dit que le jet des bouchons de champagne est la première cause d’aveuglement en France. L’attraction physique doit arriver en deuze.
Entre le projet d’un nouveau roman, la suite d’Alcie, les nouvelles chansons, j’ai commencé l’écriture d’un long texte dont le nom de code est : JDAI. Mais bon, tout est tellement lié.
Au Bristol, au Touquet, deux conditions sur quatre de ce qui doit permettre un séjour idéal à l’hôtel : une baignoire et Channel Four. Comme je suis arrivé seul et tard dans la soirée suite à diverses péripéties (épuisantes) de transports, j’ai eu un date avec la baignoire puis je suis allé acheter des chocolats dans cette chocolaterie qui ferme à minuit. J’ai dit à la chocolatière que c’est un rêve éveillé, pour moi, une chocolaterie qui ferme à minuit, elle m’a raconté sa première carrière de gendarme, et je suis resté un moment avec elle à papoter et à goûter à des chocolats dans l’atmosphère étrange et désolée d’une station balnéaire en automne.

samedi 16 novembre 2019

59

Writer’s life (59)
Quand je n’écris pas une journée c’est que je suis dans un état de profonde tristesse, une tristesse qui me paraît indéchiffrable aux autres, incompréhensible pour les autres, intransmissible, dans la mesure ou écrire c’est chercher à se rendre compréhensible (d’une seule personne ou/et du plus grand nombre). Écrire, c’est déjà permettre à cette tristesse de sortir de soi, de prendre l’air, faire quelques pas dans le jardin, d’aller chercher un peu de résonance dans le coeur de la personne qui lit. Écrire, c’est arrêter de mettre les autres dans le même panier. C’est se dire qu’il existe quelqu’un pour comprendre vraiment de quoi il s’agit. Une personne qu’on connaît ou qu’on n’a pas encore rencontré. Et même si cette compréhension sera démentie par la suite. C’est du moins miser sur une compréhension réelle. Déjà, dans l’acte d’écrire, elle est là. Quand je n’écris pas dans une journée, je disparais au monde parce que je suis trop sale ou saturé (de tristesse) pour paraître. Mon cœur et ma vision, brouillés de larmes. Quand je n’écris pas, aussi et c’est heureux, c’est que je suis dans les bras d’une personne qui me plait, mais la plupart du temps c’est que je suis enveloppé de chagrin. L’écriture est ma mesure. Ma résistance aux intervalles. Elle fait de moi un être optimiste alors que ma sensibilité contrarie cet élan. Elle peut être un mensonge transmissible fabriqué à partir d’une vérité intransmissible. En fait, quand tout mon être est réduit à une profondeur, une impossibilité, ou une vérité, qui me paraît intransmissible par la parole, c’est que je suis mûr, tout est en place, pour l’écriture d’un roman.

lundi 11 novembre 2019

58

Writer’s life (58)
Suite de la tournée d’adieux à l’emploi du « jeune homme » à mon sujet : la boulangerie à l’angle des rues Hauteville et des Petites écuries à Paris, au restaurant La Truffe noire à Brive…
Les 4h30 du trajet en train sont passées en une poignée de temps car j’étais installé à côté de Claire (Berest). Un enchantement (le trajet), un constant sujet d’étude (cette élasticité du temps).
Avec Jean (Le Gall), on s’est dit que si l’un de nous était invité à une émission littéraire de très grande écoute (radio ou télé) on ne répondrait aux questions que par des phrases tirées des chansons de Jean-Jaques Goldman. Il faudra réviser, avoir une bonne connaissance du répertoire pour soutenir le plus naturellement du monde la conversation.
Toute la journée, j’avais dans la tête ces deux vers de : « Sache que » : « Il y a mourir dans Je t’aime, il y a je ne vois plus que toi ». Qu’est-ce qu’on peut écrire de + fort ? Bon, j’essaye tout le temps.
Dans la fameuse boîte de nuit de Brive, Le Cardinal, ils ont passé une minute trente de « Envole-moi » pour enchaîner sauvagement avec un remix bien perrave d’Emile et Images. Loulou me dit : « Tu verrais ta tête, on dirait que le monde s’écroule».
Tout ce qu’on me dit de beau, à chaque dédicace, sur La petite sonneuse de cloches, mais aussi sur mes writerslife et mes flashpoetry. Parfois, je peux trouver agaçant le manque de reconnaissance à mon travail, fatiguant le fait de toujours paraître négligeable aux yeux de certains journalistes ou influenceurs, mais les mots spontanés reçus à chaque déplacement balaient l’exaspération la fatigue.
Alors que le tome 1 est en préparation, hâte de travailler sur le tome 2 du nouveau projet avec Fred (Bernard). Des événements qui m’ont touché récemment et que je rêve d’enfouir et de transformer dans le récit.
Premier retour adorable de Brigitte (Giraud), écrivain et programmatrice du festival du livre de Bron sur mon Beatles dont elle a lu le PDF. Touchée par le texte, son parti pris et son angle.
Alexandre (Galien) me dit : « Il n’y a rien de plus déprimant qu’un parking vide le dimanche matin. ». Je lui réponds : « Si, une chambre vide le samedi soir ».

lundi 28 octobre 2019

57

Writer’s life (57)
Il y a des êtres qui vous ont à la séduction, excitent votre indulgence, mais au final un événement contredit leurs efforts en les renvoyant à la première impression que vous vous étiez fait d’eux.
Les scènes de La petite sonneuse de cloches dont on me parle le + : « Chateaubriand qui par la fenêtre épie Violet au moment où elle danse, l’accident de thé au sous-sol de la bibliothèque de Marylebone, Hingant et Chateaubriand qui attendent le Christ à dîner, Mirabel et Joachim aux Providores (qui est à la source de ce livre). Quand on me demande si Pelletier a réellement existé je réponds : oui, et malheureusement il existe tous les jours.
Dès que j’ai une idée, une phrase, il faut que je la note pour libérer cette alliance entre ma tête et mon cœur et permettre à une nouvelle idée ou une nouvelle phrase de venir ou de naître (autrefois sur des carnets Moleskine, aujourd’hui sur les notes de l’iPhone).
Après que j’ai touché le pied de Montaigne rue des Écoles en faisant pour une énième fois le même voeu, un guide encourage une demi-douzaine de touristes anglo-saxons à répéter mon geste. (Mettre ça dans une comédie, les touristes se retrouveraient avec mon vœu exaucé, outch !)
Impatient d’avoir quelques jours consécutifs de libre pour me lancer dans l’écriture du deuxième tome du nouveau projet avec Fred. Grâce à l’univers graphique qu’il a créé pour le tome 1 - qui sortira en mars et que nous sommes en train de finaliser, je travaille maintenant dans un univers bien défini, très inspirant, à la fois cadré et sans limites.
Certains jours, je suis tenté de relayer, partager une chronique ou une coupure de presse que j’ai reçue et je le fais avec engouement, d’autres jours je ne le fais pas car j’ai l’impression d’être un de ces types qui sortent leur voiture rutilante dans les rues le week-end et conduisent d’un air satisfait du genre : «Matez un peu ça les gens ! ».
Depuis, disons, mes 18 ans, ce besoin d’éprouver des sentiments qui dépassent l’entendement fait ma spécificité mais m’isole et me fatigue à la fois.

mardi 22 octobre 2019

56

Writer’s life (56)
Ces magazines, ces sites marchands, qui mettent un système d’étoiles ou de notes. Est-ce qu’on écrit des livres pour que des gens vous notent comme à l’école ? Je ne pense pas. Au lycée, je n’avais pas les meilleures notes, mais je proposais quand même un truc bien à moi. J’arrivais quand même à passer les niveaux et à survivre à tout ce qui me rendait malade avec une formule bien à moi. Qui perdure aujourd’hui.
Je ne dors pas (ou si peu). Traversé en permanence par toutes les choses à écrire, aux projets, aux phrases, aux phrases qui sont des projets, aux paroles dites, non dites, mal dites, bêtement dites, prononcées par la parole et déjà risibles du point de vue du cœur.
Je dis à Fred (B) que chaque fois qu’il m’envoie des dessins pour notre nouveau projet qui sort en mars chez Robert Laffont c’est comme lorsque j’envoie un texte que je trouve ok, ok de mon point de vue, à un compositeur et qu’il me renvoie une chanson qui bonifie le texte en beauté, augmente sa poésie et sa puissance. J’ai donc aussi l’impression de faire de la musique dans mes projets avec Fred.
Heureusement qu’Anaïs était là l’autre soir parce que quand Elsa m’a appris que Gene Kelly ne chantait pas réellement dans Les demoiselles de Rochefort le sol s’est ouvert sous mes pieds. Encore une démonstration flagrante du peu d’intérêt que suscite la réalité dans ma vie. Ça décourage aussi de sortir le soir : trois fois sur quatre il ne se dit rien, et quand il se dit des choses c’est toujours des trucs qui vous abîment.
Encore, toujours, encore : le bonheur inégalable de travailler avec X.
Je suis assis au milieu de types et ils ont des phrases du genre : “Ils exploitent un système de valeurs par l’argent.” Alors je me lève et vais m’asseoir à côté de Jennifer (M) et je lui dis : «Je voudrais être à Londres, à Hyde Park et partager un arbre avec un écureuil. ». Elle me répond : «Il aurait de la chance de t’avoir ».

dimanche 20 octobre 2019

55

Writer’s life (55)
Trois choses qui me foutent le moral à zéro dans un hôtel : Pas de baignoire dans la chambre, pas de piano dans le lobby, pas de chambre où aller se réfugier - de bras où aller se crasher - en plein milieu de la nuit (je déconne pour la 3)
Le beau compliment de Christelle (C-C) à propos de La petite sonneuse de cloches : « Avant de te lire, je ne savais pas qu’on pouvait être à la fois tendre et sexy ».
Au Mans, sur le stand de la librairie Doucet où par rituel depuis 5 ans j’offre le dimanche ma tournée de rillettes, fromages et pains, pour l’apéritif, je dis à Serge que la crémière m’a suggéré que la prochaine fois que je viens au Mans je la prévienne à l’avance et elle m’emmènera visiter ses chèvres. Serge me regarde d’un air circonspect et me dit : « Si elle veut te montrer ses chèvres, soit elle est amoureuse de toi soit elle te prend pour un vétérinaire ».
Élise me parle d’une osthéo qui a réussi à réaligner sa tête avec son coeur. « Mais, c’est impossible ! » m’insurge-je. « Si, je t’assure », «Et ça marche ? », « Oui mais il faut que j’y retourne dans 3 semaines »
Jessica, ma prof de piano, me suggère : « Recule ton siège, comme si tu étais au bord d’un précipice, tu te sentiras + libre», « Ah, l’interroge-je aussitôt, parce qu’on se sent plus libre au bord des précipices ? »
Zoé me demande : « Tu ne voudrais pas écrire un remake de la chanson : Souffrir par toi n’est pas souffrir ?», « Non merci, j’aime assez Roda Gil mais je trouve que c’est une vaste connerie. », « Pas du tout, objecte Zoé, c’est l’exemple de la souffrance délicieuse », «What the fuck ??? », « Si, si, je t’assure, la souffrance délicieuse. Tiens, tu préfères souffrir de X que de Y…. », « Certes ! », « Tu voudrais que X souffre pour toi ? », « Hum… », « Et bien voilà : souffrir par toi n’est pas souffrir ». « Non, maintiens-je, je n’aurais pas pu écrire ça, toute mon oeuvre lutte contre ça, ou alors j’aurais écrit : Souffrir par toi n’est pas souffrir mais c’est souffrir quand même ! »

mercredi 9 octobre 2019

54

Lu dans mon carnet de correspondance de 3ème orange : “Ne sais pas toujours faire la différence entre l’important et le moins important”. Aujourd’hui, pour me définir, j’inverserai juste deux mots : “Ne sais toujours pas faire la différence entre l’important et le moins important”. Ce que j’estime, trouve ou ressens, important, important à en crever, est rarement ressenti avec la même importance, ou disons intensité, par d’autres au moment où le moment est vécu. Voilà une des raisons certainement pour lesquelles j’écris. Dans l’écriture je trouve un territoire où ce qui paraît important à mes yeux trouve un asile, un refuge, et, si possible, s’exauce.

samedi 5 octobre 2019

53

Writer’s life (53)
Pendant une belle rencontre au sujet de mon nouveau roman à la médiathèque de Ludres, une femme médium dans le public a eu des flashs me concernant. À la fin, elle dit à une des organisatrices qu’elle voudrait me faire part de ses flashs et j’ai dit ok seulement si c’est positif (suffisamment de choses me désolent au quotidien pour qu’on m’en ajoute). Après qu’on lui ai rapporté ce préalable, j’ai vu la médium me lancer un regard désolé et partir en trombes… (je déconne). C’étaient des flashs au sujet de ma maman, des choses qui n’ont pas spécialement connecté en moi sauf une : ma maman était aujourd’hui heureuse, entourée de roses et de fleurs. Ma mère adorait les roses. Les promeneurs qui s’arrêtaient devant la maison de Marsinval, rue Joachim du Bellay, le dimanche après-midi, l’interpellaient toujours quand elle travaillait dans son jardin pour la complimenter. Alors, de la savoir entourée de roses, cela m’a un peu apaisé.
Le livre, le roman, est un espace où je peux mettre les moments de bonheur intense qui arrivent. Je n’y mets pas seulement la tristesse. Parfois je vis des choses en bonheur si violentes qu’elles sont très près de la tristesse. C’est comme une route sous les étoiles qui viendrait tout à coup s’interrompre. Je crois que le livre est avant tout un espace pour loger le + durablement possible toutes ces choses qui vous traversent et vous bouleversent. En bonheur et en tristesse. Les chansons, c’est d’un autre ordre. Les chansons ce sont des barques, des radeaux parmi la foule, des gants de boxe aussi, des brindilles dans la tête ou des rampes dans la nuit noire de l’oubli. C’est pour ça que je me sens prêt, imminemment prêt pour l’écriture. En permanence, imminemment prêt.
L’autre jour dans une interview j’ai dit au sujet de La petite sonneuse que ce livre était en quelque sorte pour moi une carte d’identité à validité permanente.
Encore des trajets. Dans le train, pendant que sur le siège à côté un type n’arrête pas de surligner des feuillets dont le titre est : «La dégradation de la planète : une crise éthique et spirituelle», je lis un poème de Bukowski qui commence par : «J’ai
mangé ta chatte comme une pêche». #writerslife

52

Writer’s life (52)
L’autre jour pas moins d’une dizaine de personnes, du livreur de journaux au patron de café, m’ont appelé : « Jeune homme ». Comme si, en cette journée, je faisais ma tournée d’adieu à l’emploi du “jeune homme” à mon sujet.
Alors que je n’en ai pas publié depuis plusieurs jours, à Nancy, Azziz me dit à propos de mes « writerslife » : «Je les lis avec jubilation comme autrefois j’écoutais les chansons des Smiths en me disant que j’avais la chance de faire partie d’un tout petit nombre de personnes autour de moi qui en connaissait l’existence».
Autre joli mot au sujet de mon travail : à Bruxelles, le compliment que me fait une journaliste de la RTBF à propos de La Petite Sonneuse de Cloches : « En vous lisant, j’avais l’impression d’être un violoncelle qui suit une partition. »
Je pense sérieusement à mettre une phrase de La petite sonneuse, voire un même morceau de dialogue, dans mon prochain livre comme François (Truffaut) le fait avec : « C’est une joie et une souffrance » d’abord dans La sirène du Mississipi puis dans Le dernier métro. Peut-être ce moment où Violet dit à Chateaubriand : « Pourquoi vous jeter dans le fleuve ? » et qu’il lui répond : «Mais parce que je pense à vous tous les jours. Ça ne peut plus durer ». il faudra donc que mon prochain roman soit traversé par un fleuve et qu’on y crève d’amour entre ses pages (la seconde exigence me paraît la + simple, un prérequis à l’écriture d’un roman valable).
À côté de moi en dédicace, cet auteur qui dit à toutes les personnes qui se penchent sur ses livres : «Mon livre est coup de coeur dans toutes les librairies ». À chaque fois j’ai envie de me tourner vers lui pour demander : « Ah oui ? Vraiment ? Vraiment toutes les librairies ? »
Dans ces aventures, les paysages défilent et demeurent les mouvements douloureux de la flamme éperdue qui m’anime.
Ce n’est jamais la fatigue qui fatigue, c’est la tristesse. La haute tristesse des petites remises en place du réel. Je veux dire, chaque fois que le réel vous remet en place.

lundi 2 septembre 2019

51

Writer’s life (51)
Première grande vraie semaine de rentrée (littéraire). Comment exister d’un peu de feu dans le grand fourbi ou la petite passoire (médiatique) ? Un syndrome Christophe Colomb quand certains jours vous avez l’impression que gagner un peu de visibilité est encore et toujours un continent à conquérir.
Fabienne m’écrit qu’elle a rêvé de moi : j’étais dans la cour de son lycée, au téléphone, dans un grand manteau noir. J’avais l’air puissamment triste. Alors, elle m’a serré dans ses bras. Et Catherine est arrivée en voiture, elle venait de passer son permis, et comme j’expliquais à Fabienne que j’avais raté un avion pour aller en Vendée elle me proposait que Catherine et elle me conduisissent à destination. J’ai répondu à Fabienne qu’ayant depuis l’adolescence à cause d’un voyage aux USA plein de trous d’air (l’adolescence fut déjà pour moi un voyage plein de trous d’air) une frousse bleue de l’avion, j’ai sans doute prétendu l’avoir manqué pour de toute évidence voyager avec elles.
Longue et très belle lettre de Sissi qui a lu « La petite sonneuse de cloches ». Entre autres jolies choses, elle me dit que la lecture du roman lui a rappelé une entrée de mon Journal en ligne, d’il y a fort longtemps, dans laquelle je racontais une nuit pluvieuse dans une cour où j’avais attendu transi jusqu’à cinq heures du matin une jeune femme qui rentrait de soirée. Hum. Je ne me souviens ni de la nuit, ni de la cour en question, ni de qui j’attendais, mais je me reconnais bien là.
Chaque fois qu’un photographe me demande d’ôter le casque que j’ai autour du cou avant de prendre sa photo, je me remémore ma rencontre avec Matt Salinger au moment d’aller disserter de l’oeuvre de son père devant des collégiens. À l’instant où il nous faut gagner la scène, j’ai mon casque autour du cou et je fais un geste pour l’enlever et Matt me dit : « Mais non, garde-le, c’est tellement cool ! »

274

  Writer’s   life (274) Ce n’était peut-être pas le bon soir pour se rendre à un dîner (prévu de longue date) dans le quartier République-G...