Journal de bord et réflexions d'un écrivain dans ce monde trouble, troublant, et troublé.
lundi 22 juin 2020
121
Writer’s life (121)
Les rues de Paris. Il est sans doute dans la nature de la jeunesse de se croire immortelle. C’est ce qui en fait sa passion, sa puissance. Mais se croire immortel n’a jamais voulu dire mettre en péril la vie des autres.
Rodolphe me parle du projet d’un nouveau disque, pour le moment un peu en stand by faute de matériel convaincant (paroles & musique). Il faut que je retrouve une viscéralité égale à celle qu’on ressent à l’écoute de « Comme elle se donne. » Sur ce disque, il y avait des chansons comme «Au plaisir » ou « La prémonition », alors on aime ou aime pas, c’est une affaire de goût, mais le fait est qu’à mes yeux elles sont inattaquables, je veux dire défendables, parce que viscérales. Rodolphe me parle d’un rendez-vous qui pourrait accélérer les choses, prévu à la fin de l’été. Ce qui est bien dans ce genre de projets, c’est que ça prend du temps mais ça peut aller vite.
Si je cherche à savoir comment un roman entraîne le suivant, je dirais que je cherche une histoire, ou un cadre, ou un territoire qui serait sous contrôle - et, dans l’idéal, sous mon contrôle - sur ce qui m’agite en permanence au moment où je ressens le besoin d’écrire. Je dirais aussi qu’il est question d’absence et de présence. Dans l’écriture, il y a un territoire idéal qui résout les rapports bouleversants entre l’absence et la présence (d’un visage par exemple, ou de moments). Je termine mon nouveau roman et me dis que sa sortie pressentie pour l’année prochaine est vraiment lointaine. Deux amis libraires se sont attristés aujourd’hui que je n’ai pas de roman de rentrée ce coup-ci. Bon, parfois le temps passe plus légèrement que l’impatience ne s’en chagrine.
Article dans Femme actuelle pour Alcie. Coup de coeur de la rédaction. Il y est dit qu’Alcie est « le roman de l’été des enfants ». Je ne saurais mieux dire. J’espère qu’il le sera.
#writerslife
samedi 20 juin 2020
120
Writer’s life (120)
Donnez moi une pièce vide et j’ai envie de mettre des livres partout. Quand j’ai eu un grand appartement à Paris, disons soixante mètres carrés, ça n’a pas duré longtemps, je vivais tellement au-dessus de mes moyens, j’ai acheté une grande table. Pour la première fois de ma vie, une super grande table, dans un bois sombre, très beau, et je me suis dit : ah, je vais pouvoir inviter des gens à dîner, je vais pouvoir enfin rendre les invitations. Résultat des courses en quatre ans je n’ai jamais invité personne à dîner, et au bout de trois jours la table était envahie d’une grande quantité de livres. C’est le style de vie que j’aime je suppose. Les livres, la porcelaine anglaise, et la pop culture parce que la pop culture est le berceau de mon enfance.
Vu la très bonne série de reportages sur le magazine Rolling Stones. J’ai eu une sorte de débat avec Jade pour savoir si les filles étaient plus jolies dans les années 60 ou aujourd’hui. Elle dit les années 60 parce qu’elles étaient moins coincées. J’ai beau lui dire que je connais des filles qui ne sont pas coincées, ça ne l’a pas farouchement convaincue. J’ai dit à Jade qu’elle est paradoxale car elle est coincée dans les années 60.
Louise qui fait un burn out des réseaux sociaux. Elle me dit qu’elle est dégoûtée de la réaction de certaines personnes. Ah, pour ça, c’est sans doute égalité entre le virtuel et le réel. J’ajoute : Le problème c’est qu’on est plus souvent confronté à la vanité et l’arrogance de personnes qu’on a croisé quelques fois dans sa vie qu’à l’intelligence et l’émotion qui naissent parfois d’une première rencontre.
#writerslife
jeudi 18 juin 2020
119
Writer’s life (119)
Zoé me dit, avec une mélancolie teintée de découragement : «Tu sais, j’ai l’impression que pour plaire à un homme il faut en avoir plusieurs »
Envoyé à Evelyne ma nouvelle inédite écrite le week-end dernier pour le recueil Livres en vignes, et à Thomas du CROUS le projet de recueil fait d’après les travaux des étudiants que j’ai eus à Nancy en atelier d’écriture en janvier et février derniers. Il y a vraiment des trucs remarquables, poèmes et textes. J’ai écrit de courts avant-propos plutôt fun de mise en situation, expliquant par exemple que j’avais demandé aux participants de faire un haïku sur un épisode pathétique de ma vie d’étudiant, une sombre histoire de dénonciation, de Bounty et de jolie fille.
Triste en apprenant la mort de la chanteuse Vera Lynn (103 ans c’est inéluctable, j’imagine), le jour du 80ème anniversaire de l’appel du 18 juin. Je n’écoute pas beaucoup de musique quand j’écris, mais pour le dernier chapitre des Jonquilles de Green Park, j’écoutais en boucle The white cliffs of Dover, par Vera Lynn. Cette chanson me mettait les larmes aux yeux, dans le contexte de cette fin de roman.
Aude me dit qu’en salon du livre j’ai l’attitude parfaite. L’attitude qui envoie pour message : « Je suis disponible mais je ne vous attends pas. » Wah ! J’adore cette phrase, dis-je à Aude. Si Aude avait été là pour me dire ça, à 18 ans, j’en aurais fait un chemin de vie. Quoique j’aime beaucoup aussi ce que donne une structure un peu différente : « Je ne suis pas disponible mais je vous attendais »
mercredi 17 juin 2020
118
Writer’s life (118)
Saint-Germain-des prés ressemblait aujourd’hui à un programme ciné qui mêlerait les films de Don Siegel et François Truffaut : L’invasion des profanateurs de sépulture et L’homme qui aimait les femmes. À la sortie du confinement, de l’agressivité partout et parallèlement pléthore de jolies filles lâchées dans le quartier. On ne sait plus où donner du coeur.
Au café avec Agathe et Zoé, Agathe prétend, en prenant l’exemple de son mari, que quand on prend des cours de boxe, le physique se transforme au bout de trois semaines. Wah !Je demande : « Est-ce que ça marche aussi avec les cours de piano ? Cela me plairait beaucoup. », «En jouant debout, peut-être, propose Zoé, comme Elton John ». « Ah, zut, dis-je, si au bout de trois semaines de piano, on a le physique d’Elton John… Hum… »
Beaucoup d’idées et de projets d’écriture, j’essaie de trouver la justesse (tout le temps, c’est mon souci principal) et aussi je pense à cette phrase qui illustre un dessin de Quentin Blake sur le mug (rempli de thé Pu-erh) qui est à côté de moi au moment où j’écris ces lignes : «The trick is to keep pedalling »
Je suis toujours surpris par la brutalité et l’égotisme des gens. Ce qu’ils se permettent. Même quand ils font des choses assez banales, on dirait qu’ils s’extirpent de l’ordinaire en occupant l’espace d’un flot de trucs agressifs et m’as-tu vu. Puissance mille, après le confinement.
Rendez-vous avec Aude au Pause-Café pour signer mon contrat du « Petit éloge du baiser », à rendre en début d’année prochaine. J’ai donc quelques mois, j’imagine, pour nourrir et donner à mon écriture la fougue de l’imprévu et la véracité de l’expérience.
vendredi 12 juin 2020
117
Writer’s life (117)
« Punaise mayonnaise ! » comme s’écrie Tante Oupelaoupe dans Alcie. J’ai appris l’autre jour que Chateaubriand aurait rédigé quelques pages de ses Mémoires, dans le parc du Château de Verneuil-Sur-Seine quand il séjournait chez M. de Tocqueville. Parc qui servait de cour de récréation à l’établissement Notre Dame de Verneuil où j’ai été scolarisé pendant 4 ans. Aurais-je croisé lors de mes errances quotidiennes dans ce parc, le fantôme de François-René qui m’aurait soufflé sans que je m’en aperçoive consciemment : « Mon garçon, dans une trentaine d’années tu me consacreras un roman! ». Ce qui serait des + épatant, c’est qu’il ait écrit précisément le court passage dont je m’inspire pour bâtir « La petite sonneuse de cloches », à savoir sa nuit passée dans l’abbaye de Westminster, et sa délivrance au matin par une jeune anglaise avec qui il échange (ou pas vraiment, ou pas tout à fait) un baiser. Une sorte de photographie de mon adolescence dans le parc de Notre-Dame-de Verneuil. En 2006, j’ai écrit un texte de chanson qui s’appelle « Le parc où l’on s’aimait » pour Pierre (Guimard) qui, lui aussi, quelques années après moi, a été scolarisé à Notre-Dame-de-Verneuil. Nous avions ce parc en commun. Avec Chateaubriand, maintenant. Dans cette chanson, il y a un truc que j’aime bien, le rejet du 1er sur le 2ème couplet. (On peut l’écouter sur Spotify, Deezer, etc.) Ça fait : «Il y a une ville derrière la gare / une banlieue dans tes yeux / et l’arrêt des cars où tu m’as dit je veux… », «…bien que tu m’embrasses encore / je n’ai pas manqué le sport / pour me croiser les bras au fond de tes yeux. » La chanson n’a pas trop mal vieilli. Pretty good job.
À chaque fois que je termine l’écriture d’un roman, une puissante mélancolie que rien ne peut guérir s’empare de moi. Tristesse de + en + violente avec les années. Dépossédé d’un territoire, chassé d’une espérance, on vient vous chercher pour vous dire : voilà, il faut arrêter de jouer dans ta chambre. Enfin, on ne vient pas vraiment vous chercher. Si c’est réussi, c’est la chambre elle-même qui vous fout à la porte.
Tous ces débats qui agitent le microcosme : Qu’est-ce qu’écrire ? Qu’est-ce que la littérature ? Qu’est-ce qu’un écrivain ? En ce qui me concerne, hors de tout snobisme je dirais que si vous avez déjà voulu être enfermé dans une de vos phrases, je veux dire si une de vos phrases est un monde idéal ou un monde + valable que celui que vous renvoie le mur exténuant de la réalité - contre lequel, il est doux parfois, d’envoyer et de renvoyer une à deux balles neuves - si vous écrivez une phrase qui peut contenir vos puissantes baisses de moral et dans laquelle vous voudriez être projeté, et bien il se peut, à mon sens, que vous soyez écrivain.
D’au moins une phrase. Ce qui est déjà considérable.
Dans la matinée, j’’assiste à une réunion avec un type qui dit : «Ça va nous permettre d’élargir l’assiette des possibilités. » Je me suis vu à table, un couteau et une fourchette à la main, devant une assiette qui n’arrêtait pas de prendre des proportions véritablement inquiétantes. Comme je ne peux pas intervenir tout le temps, je me suis tu mais j’aurais adoré demander : «Est-ce que par hasard, il s’agirait d’une assiette à dessert ? »
#writerslife
dimanche 7 juin 2020
116
Writer’s life (116)
Je ne sais pas si c’est l’influence ou la pression envahissante de ce jour de la fête des mères, mais je suis en train de travailler sur la fin d’un nouveau roman (pour l’année prochaine) (60 000 mots en trois mois, voilà, c’est bientôt terminé) et tout d’un coup, je me vois, enfant, sur le parvis de l’église de Verneuil-sur-Seine après avoir assisté à la messe avec ma maman, je regarde l’heure, 12h04, c’est tout à fait cohérent, ce flash correspond à l’heure qu’il était et qu’il est, et, si je creuse un peu cette image qui surgit, je peux revivre nos courses au marché sur l’esplanade à côté, l’effervescence et le climat de ce marché, je peux retrouver l’ordre exact des étales qui se succèdent, le poisson rouge que je choisis et qui va se retrouver dans une petite poche en plastique gorgée d’eau, la file d’attente devant la boulangerie en contrebas, l’odeur de la voiture, l’odeur du parfum de ma mère (Opium, d’Yves Saint-Laurent) et je peux revivre le trajet jusqu’à Marsinval et tout ce qui suit, l’apéritif sur la terrasse, les bouteilles d’Américano et de Cinzano de mon père dans le meuble MB en bois agrémenté d’un bar coulissant (que j’ai dû céder dans un déménagement, un crève-coeur), l’oeuf mayonnaise ou mimosa que je vais piocher en douce sur le plat de hors d’oeuvres qui patiente dans la cuisine, cela est si lointain et pourtant si envisageable, mentalement, je peux faire le geste d’ouvrir une porte et me retrouver là, intact dans ce contexte pourtant désagrégé, à l’instant où cela surgit, tandis que je suis concentré à tout autre chose. Qu’il s’agisse d’un épisode d’il y a six mois et d’un tout autre ordre, ou de ce temps ancien de l’enfance, la possibilité de me retrouver intact dans un monde disparu vit en moi de manière parallèle et possible à ce qui arrive d’inédit (parfois de beau, et de valable) dans chaque journée qui s’en vient.
#writerslife
mercredi 20 mai 2020
115
Writer’s life (115)
Patauds, oublieux d’eux mêmes, se prenant pour les rois du monde (ou du trottoir), inconscients du danger qu’ils peuvent faire subir aux autres…est-ce que la période actuelle me rend + sensible au comportement de nombre de mes contemporains, ou bien ai-toujours trouvé que beaucoup de personnes ne savaient pas se tenir ?
Si j’avais du temps à perdre j’appellerais toutes les sociétés qui m’envoient mails et textos pour célébrer la fête des mères, dans le genre «Trouvez le cadeau pour la combler de bonheur », pour leur dire : « Vous m’avez envoyé un mail, mais il doit y avoir erreur, ma mère est morte depuis six ans. » Ce serait une démarche assez surréaliste et drôle, si je puis dire.
Je travaille sur mon prochain roman à la manière de ce que je dis/montre/imagine de Giacometti dans 37, étoiles filantes. Parfois il travaillait avec modèle, parfois sans modèle. Disons que les périodes de confinement où le mouvement, les entailles, les apparitions, les éclaircies, telle rencontre tel sourire tel sentiment ne sont plus permis, s’apparenterait à travailler reclus dans un atelier. Dans les périodes où il travaillait sans modèle, il travaillait d’après souvenir. Mais quoi qu’il en soit, à chaque fois, le véritable effort était d’accorder sa vision, ce qu’il avait en tête au résultat qui se déployait devant lui, devant ses mains. Présence du modèle ou pas. Tout ceci m’intéresse tellement, c’est l’un des sujets de 37, étoiles filantes. Et un sujet qui apparaît chaque fois que je travaille : réduire la distance entre ce à quoi j’aimerais arriver et ce qui arrive. C’est quelque chose qu’on aimerait aussi, bien volontiers, pour la vie de tous les jours. Mais évidemment, cela se fait de manière moins harmonieuse que dans le travail, dans l’espace et le territoire rêvé du livre, car dans la vie de tous les jours il faut subir les obstacles de tout désir, les remontrances du hasard et les caprices du vent.
Je ramasse un bout de verre pour ne pas qu’un enfant se blesse, et quand je me relève une (très) jolie fille passe devant moi. Serait-elle apparue si je ne m’étais pas b(l)aissé ?
jeudi 14 mai 2020
114
Writer’s life (114)
J’adore la phrase de Lemony Snicket qui dit qu’un livre est comme la bouche d’un alligator, et que si vous en voyez un ouvert il y a de très fortes chances pour que vous finissiez par disparaître à l’intérieur. C’est une très bonne façon de concevoir les livres, à la fois pour le lecteur et pour l’écrivain.
Gilles de la librairie Le Marque Page m’a envoyé un très beau livre de Jacques Poulin, seule lecture qui m’a donné un peu d’espoir pendant ce confinement et, après Aurélie de la librairie La Pléiade, Brigitte, Frédéric et d’autres libraires, je reçois ce matin un message adorable de Florence et Alexandre de la librairie PortMaria à Quiberon qui me disent simplement que leur librairie à réouvert aujourd’hui et qu’ils vont se faire un plaisir de défendre mes livres. C’est merveilleux ce lien entre les libraires et les auteurs, je trouve que ça redonne beaucoup d’espoir, au même titre que la fidélité des lectrices et des lecteurs, ça empêche de tomber parfois dans le terrier du lapin d’Alice où on a la sensation que tout ce qu’on fait ne produit que de l’incompréhension ou de l’incohérence.
Marie-Hélène pense que cette période va sonner l’alerte chez les médias, qu’ils vont se rendre compte qu’ils invitent toujours les mêmes têtes, et que faute des traditionnels people qui font la circulation aux heures de pointe (notamment en l’absence de promos pour les sorties ciné ou théâtre), ils vont devoir sans doute se tourner vers davantage d’écrivains et vers des personnes qui sont moins exposées. Hum. J’aimerais que ce soit vrai mais suis moins optimiste. Quoiqu’il en soit, elle me dit que c’est un vrai sujet (elle a lu notamment que Tatiana l’avait abordé dans une interview) et que je devrais me faire porte-parole en quelque sorte de tous ces créateurs qui travaillent tout le temps et qui, pourtant, faute d’un éclairage à la hauteur, restent assez marginaux.
D’habitude, toutes les choses qui me manquent dans ce qui arrive, je les mets dans l’écriture du livre en cours. En ce moment rien n’arrive, et donc l’écriture devient le territoire d’un manque encore plus abondant, si je puis dire. Une déflagration de manque qui donne à mes personnages la mélancolie pour colonne vertébrale.
#writerslife
dimanche 10 mai 2020
113
Writer’s life (113)
Interview de Tatiana dans le JDD qui déclare que « se confiner a été comme un deuil », et qui parle de la situation difficile des auteurs. Je trouve ça très juste, cette idée de deuil soudain. Je dirai aussi que le confinement a pu être vécu par certains comme une avant-première de la mort, une sorte de pilote, dans le sens où nous avons dû endurer l’interruption soudaine de tout ce que nous aimons, qui nous fait nous sentir vivant, les rencontres, les bonheurs fragiles, l’entourage mouvant, les habitudes prises avec une telle ou tel autre ainsi que des pierres précieuses dans le grand bla-bla inutile des quotidiens, et pour chacun d’entre nous certainement un style de vie patiemment et hautement conquis.
Sarah me disait l’autre jour que pour le gouvernement un artiste c’est un intermittent du spectacle et point barre. Que les gouvernements ne comprennent pas qu’il peut y avoir des artistes qui ne rentrent pas dans le cadre : intermittents du spectacle. De toute façon c’est compliqué car souvent ne pas rentrer dans le cadre est ce qui différencie les artistes des faiseurs. Ça m’a fait penser à cette déclaration du peintre Francis Bacon sur le cinéaste Eseinstein : "Ses ennuis ont été considérables et c'est cela, au cinéma, que je n'aurais pas pu faire : Être obligé de dépenser tant d’énergie seulement pour parvenir à réunir les conditions matérielles de la création. Il faut déjà tellement se bagarrer avec ce que l'on fait, alors chercher de l'argent, lutter pour cela..." Derrière l’indéniable vérité (mieux que la vérité, la justesse) du propos, ce qui me plait dans la phrase de Bacon, c’est : « Il faut déjà tellement se bagarrer avec ce que l’on fait », je trouve ça très beau, très revigorant. J’ai l’impression que se lancer dans l’écriture d’un roman ce n’est que ça. Rejoindre une bagarre qui n’aurait pas pu se faire sans nous. Où tous les coups sont permis, un jour on en donne, un jour on en prend, on peut en sortir complètement K.O., et ceux qui pensent s’en tirer victorieux et intacts n’ont participé que de très loin au combat qui se jouait. Aux premières lignes et à chaque ligne.
samedi 9 mai 2020
112
Writer’s life (112)
Trois semaines que je me réveille toutes les nuits avec des douleurs atroces dans le bras (chute dans l’escalier). Je n’ai pas voulu encombrer les urgences et pense que je n’ai rien de cassé du moment que j’arrive à jouer Moon River au piano (c’est mon test), mais j’irai quand même voir un ostéopathe cette semaine si cela persiste.
Rêvé que j’allais chez le chanteur Christophe qui habitait sur une île. Un rêve avec une super péripétie finale (que je vais sans doute mettre dans un de mes projets en cours) (Alcie 3 ?) Rien à voir donc avec le moment passé ensemble à Londres aux Olympic Studios. J’ai retrouvé ce que j’en avais écrit dans mon Journal de janvier 2008 : «Londres. Soirée hors du temps, comme si j’étais dans l’atelier d’un peintre. Nous avons d’ailleurs souvent évoqué Giacometti et Egon Schiele dans nos conversations au cours de la nuit. » C’est drôle de savoir que dix ans plus tard j’écrirai un roman : 37, étoiles filantes, dont le héros est Giacometti. Est-ce qu’il me travaillait déjà ? J’aurais voulu noter ou me souvenir de ce que Christophe en avait à dire. Le lendemain, dans mon Journal : «13h. Sheperd’s Bush station, long échange de regards avec une jeune anglaise, blonde à frange, parfaitement sublime. » Je me souviens de ce moment parce que je devais écrire sur une mélodie de Pierre qui avait posé quelques paroles et c’était une histoire de tournesols ou je ne sais quoi, et il y a cette anglaise qui attend comme moi à la station de métro (elle que la nuit tombe et moi que Christophe se lève), il se met à pleuvoir, on reste l’un et l’autre malgré la pluie, et j’écris ce texte : « Deux sous la pluie », et j’appelle Pierre pour lui demander : « Tu y tiens vraiment à ton truc de tournesols parce que j’essaierais bien tout autre chose ? »
Samedi après-midi. La première personne que je vois lors de mon heure de promenade quotidienne est un quarantenaire décontracté qui pisse contre une palissade. Finalement, confinement ou déconfinement, quand on y réfléchit deux minutes, peu de gens sont sortables.
#writerslife
vendredi 8 mai 2020
111
Writer’s life (111)
J’envie - façon de parler, l’envie n’est pas un sentiment qui m’intéresse - les personnes qui ont été créatives pendant cette période. Je suis dans le camp de celles et de ceux que ça a complètement anéanti, empêché, démoralisé. Je ne me souviens pas avoir été autant empêché, brûlant d’incapacité.
Bonheur de recevoir la totalité des dessins de Fred pour la suite d’Alcie qui sortira le 12 novembre. Ce lancement fichu du premier tome le 12 mars est une des choses dont je n’arrive pas à guérir, toute cette impatience, ce travail pendant des semaines et des mois qui a été stoppé net. Ça rejoint la liste des choses inguérissables (si je dois faire une liste, comme Tommy Bradford, mon héros des Jonquilles de Green Park, des + et des - de chaque journée). Je crois que les choses dont on guérit sont quand même plus nombreuses que les choses inguérissables, et c’est peut-être, en cela, que réside la véritable tristesse. J’ai guéri à tant de moments que je trouvais insurmontables sur le moment que j’en ai des hauts le coeur quand j’y pense.
Il y a cette affaire avec cet auteur spécialiste des serial killers qui est un imposteur et à qui les médias et les acteurs du livre en France ont déroulé le tapis rouge pendant des années. Bon, c’est pas la première ni la dernière fois qu’un tapis rouge est déroulé à un imposteur (surtout en littérature). Pour ma part, j’ai eu affaire à lui une fois en salon du livre, je me suis retrouvé à sa table pour dîner et je l’ai trouvé très compétent. Il a pris la parole tout du long, ne s’est intéressé à personne d’autre qu’à lui et nous a abreuvé de ses histoires plus écoeurantes les unes que les autres. Bon appétit. Je me suis senti pris au piège, en otage, kidnappé, pieds et poings liés dans sa sérial mégalomanie, ma déjà bien faible tolérance envers ceux qui prennent la parole à tout bout de champ et qui font leur cirque, dépecée, coupée en morceaux. Donc, plutôt compétent, au final.
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Writer’s life (274) Ce n’était peut-être pas le bon soir pour se rendre à un dîner (prévu de longue date) dans le quartier République-G...