jeudi 8 décembre 2022

233

 J’ai accompagné une jeune femme ukrainienne et sa mère dans le dédale des rues de Montparnasse jusqu’à la gare où un train l’attendait pour Poitiers. Elle me raconte en anglais comment dès février le village qu’elle habitait proche de la frontière russe a été bombardé. Les vitres qui volaient en éclat, soudainement. Elle me dit : C’était inimaginable, et maintenant je sais que ça peut arriver à tout moment. Elle a trouvé refuge en France avec sa mère et son fils de un an, et loue un petit appartement à Poitiers. Elle parle vite, me raconte pleine de choses et nous cavalons dans les rues au rythme de nos paroles dans un anglais peu habile mais suffisant pour nous comprendre. Sa mère nous suit derrière, une toute petite femme timide. Parfois, je ralentis pour que sa mère puisse suivre la cadence des mots et des pas. Nous continuons à parler de l’horreur de la guerre, et, pour apporter un peu de sourire, de la laideur de la tour Montparnasse qui se profile devant nous. Je les quitte devant la gare et garde longtemps en mémoire après cette conversation haletante la distance que gardait ou qu’essayait de combler cette petite femme qui nous suivait.

Enregistrement de voix pour mon disque chez Olivier (M) dans son petit home studio sous les toits. Nous parlons des milieux artistiques et Olivier m’apprend que son grand-père lui disait toujours : « il ya ceux qui bougent, avancent, et ceux qui s’agitent. Ceux qui ne font que s’agiter foncent vers la noyade. » J’ai trouvé ça très juste. Aujourd’hui j’ai l’impression que beaucoup ne font que s’agiter.
Au salon du livre de Boulogne, la bénévole qui a observé les échanges avec les personnes qui viennent chercher mes livres, s’approche et me dit: « Il y a beaucoup de passion entre vous. De part et d’autre, j’ai remarqué, beaucoup de passion »

jeudi 24 novembre 2022

232

 À Toulon, une rencontre en public avec Adeline assez surprenante autour de nos deux Petits éloges (du baiser, de la jouissance féminine). Le public a commencé a interagir, les lectrices ont pris la parole, ont discuté de leur propre relation au désir, au plaisir, c’était assez dingue. Nathalie qui modérait la rencontre nous a dit qu’elle n’avait jamais rien connu de semblable.

J’enchaîne les « date », les rdv, pour mon prochain roman. Beaucoup de choses douces me sont dites, je suis attentif à ce qui trouve écho en moi quand on me parle de mon travail et de futures perspectives. L’idée est de trouver une structure qui valorise mon travail tout en me permettant de poursuivre une oeuvre. J’aime ce mot de « poursuivre » quand il s’agit d’une oeuvre, ça donne l’impression que vous courrez comme un dératé derrière la création pour la rattraper, la fixer, lui dire deux trois mots pour la retenir. En fait, la création est surtout une histoire d’instant. D’énergie, de trouble, et d’instant.
Zoé (B) me dit de manière alerte et autoritaire: « à tes rendez-vous, tu les laisses te parler d’à-valoir et tu ajoutes direct 15000 ! » Ahah… J’adore ce côté punchy, volontaire et décontracté de toutes ces filles qui sont arrivées dans le monde des autrices depuis six, sept ans. Leur aplomb fait du bien.
Avec Pierre (G) on échange sur notre amour du film de Jim Jarmush : Patterson. On se rend compte tous les deux qu’on s’est par la suite rué dans une librairie pour acheter l’oeuvre de William Carlos Williams qui a inspiré à Jarmush son film, et qu’on a tous les deux été déçus : Pierre n’a pas aimé, moi je n’ai pas réussi à lire plus de deux pages.
Atermoiements autour de l’album. Au final, on retarde le single pour sortir un quatre titres. Je suis au taquet mais dois attendre que toutes ces choses sur lesquelles je n’ai aucun pouvoir se mettent en place, accélèrent…
Dans le magma des jours et des apparitions, il y avait une fille extraordinaire - toutes ces apparitions passées sous silence - et plus tard, dans le lobby d’un hôtel, j’ai parlé avec Ludovic et Christian de la valeur volatile des choses et des êtres.

jeudi 20 octobre 2022

231

 Est-ce parce qu’il avait l’apparence d’un doux géant façon Roald Dahl que Jean Teulé me semblait toujours planer au dessus des autres, dans les festivals, à table dans les dîners (Vannes, Quimper, Brive etc.) souriant, dans son monde, cerf-volant malicieux parfois dans l’obligation de se plier aux exigences d’un cadre photo, avec pour attache et fil conducteur à la terre ferme, la présence bienveillante de Betty, son éditrice ? J’écris à Sarah qui m’apprend la nouvelle de sa disparition que lorsqu’un écrivain nous quitte j’ai la sensation que c’est nous toutes et tous, la communauté des autrices et des auteurs, qui sommes touchés.

Je n’ai pas été invité à Brive cette année mais j’espère qu’une autrice ou un auteur organisera une chenille endiablée en l’honneur de Jean Teulé dans la moiteur effarante et folkorique du Cardinal.
Dans le métro j’ai laissé passer une japonaise puis ensuite j’ai demandé à Romain (Slocombe) si j’étais plus japonais qu’une japonaise en laissant passer une japonaise. Sa réponse sans réponse à la fois hyper concernée et jusqu’à présent suspendue m’a paru la plus japonaise des réponses.
X : Le soleil lui mangeait une partie du visage et elle a joué huit fois avec sa chevelure entre deux arrêts.
Totalement diminué avec une crise de calculs depuis quatre jours. Je paye les excès des derniers week-ends (avant d’en affronter de nouveaux) et les soucis sans doute liés aux changements de saison et de cycles. Fragile dans les transitions. Le privilège d’avancer dans l’existence est d’admettre la possibilité de cycles, de séquences, et de ne pas trop s’en affliger. Par exemple, je clos un cycle de sept ans chez Robert Laffont sachant à présent que je n’y ferai pas mon prochain roman, et donc, dès que je suis remis sur pied, je pars en quête d’une nouvelle maison, d’un nouveau projet.

lundi 3 octobre 2022

230

 À Livres en Vignes, une femme accompagnée de sa fille vient me voir pour me dire combien la lecture du « Petit éloge du baiser » (que je lui ai dédicacé l’année dernière) l’a réconfortée dans une période très sombre pour elle. Toujours ces beaux échanges, ces déclarations autour de mon travail, qui justifient le travail.

À chaque festival du livre, il n’est pas rare qu’une jeune femme me tende un manuscrit, je voudrais aider mais n’ai ni le temps ni les possibilités, alors je réponds confusément que je ne suis pas éditeur, et dis aussi qu’être publié n’est pas une finalité en soi. Rien de pire qu’un livre sorte et qu’il ne se passe rien par la suite. Je dis qu’il faut trouver une éditrice ou un éditeur qui vous donne des perspectives et des moyens, qui ait un plan pour vous, au présent et pour la suite, pas d’immobilisme. Du soutien et de l’élan. Il faut se sentir désiré aussi.
Tellement de moments complices avec Anne, et de bonnes barres de rires aussi à chaque festival où on se retrouve. Dans le train pour Bordeaux, j’ai vécu mot pour mot un chapitre d’un de mes livres, celui qui s’intitule : l’année de la jeune anglaise très belle.
Conversation incroyable avec Macha (Méril) au buffet de la gare de Bordeaux sur les histoires d’amour et le passé qui n’est pas immuable.
Adeline me dit que quand elle veut plaire elle va au Wepler. Pénélope m’apprend que le fromage de Langres «révèle le caractère poignant des terres de la Haute Marne ».
Dans tout ce mouvement des jours, le visage d’une personne qui me plaît ou m’émeut me permet toujours de retoucher une phrase ou de modifier un passage dans le projet en cours. Je sculpte une émotion ou un instant pour qu’ils deviennent solides, perdurent. Les livres sont comme des statues dans l’existence. Mais des statues plus généreuses que les statues.
La jolie fille qui est entrée dans le Naturalia du boulevard Voltaire avait un tapis de yoga sous le bras et une clarté que la pluie d’automne n’avait pas prévu.

jeudi 22 septembre 2022

229

 Writerslife (229)

Sortie de mon nouveau livre un 22 septembre, jour où mon père disparaissait (il y a 19 ans). Ayant rendez-vous dans le 15ème j’ai essayé de retrouver un immeuble où un de ses collègues de Roissy Charles de Gaulle habitait, rue de Lourmel, et chez qui nous allions déjeuner de temps à autre le dimanche. Pas retrouvé l’immeuble en question.
Traversé le 15ème et le 7ème : population assez étrange de filles très jolies et d’individus parfaitement louches (Bon, une impression que je peux avoir aussi dans un dîner)
Je crois, au cours d’une journée, être à la recherche constante de moments poétiques. Or (oh, j’ai envie d’écrire : hors) il y en a très peu dans une journée. Très peu de personnes vous en proposent, ou les permettent. Mais c’est comme ces journées où vous êtes à la recherche d’une certaine vitesse alors que tout semble conspirer à vous freiner, à freiner vos élans, ou votre vision du moment. Un moment poétique serait comme une vitesse qui ne connait pas le désagrément du passage. Encore une fois, il y a très peu de possibilités d’en vivre dans une journée. Alors il faut les forcer. Et quand je dis que je les force, il est question de circonstances et jamais de personnes. On peut forcer des circonstances, alors que forcer quiconque m’a toujours paru le comble de la vulgarité, et parfaitement inutile de toute manière. Inutile comme toute violence. Je crois que, fondamentalement, j’essaie de trouver des instants poétiques, dans une soirée, dans la rue, dans des parcours obligés qu’un emploi du temps me propose, et parfois j’assiste à des trucs vraiment gonflants ou artificiels mais c’est parce que j’ai l’espoir ou que je sais que, secrètement, je vais pouvoir y fomenter ou y déployer le champ (ah, j’ai envie d’écrire le chant) d’un moment poétique. Il n’y a que les moments poétiques qui surgissent (rares) ou qu’il est possible de créer (un peu moins rares) qui donnent à l’existence sa densité sa saveur.

lundi 12 septembre 2022

228

 Writerslife (228)

Portes ouvertes à l’école Les Mots. Toujours un bonheur de s’y rendre et d’y proposer des ateliers d’écriture.
J’avais déjà testé en littérature générale, l’autrice ou l’auteur relou(e) assis(e) à côté de moi qui est un vrai camelot et met ses livres dans les mains des gens les forçant à l’achat. Récemment en festival, j’ai pu pour la première fois tester la chose dans la section jeunesse. C’est plutôt bien pire car le mec a mis ses livres dans les mains de tous les enfants qui passaient, forçant les parents à sortir leur porte-monnaie. Si bien qu’à un moment une jeune femme dont les deux bambins s’étaient retrouvés avec des livres en main a demandé à l’auteur en question : «Mais vous êtes commercial ou vous êtes écrivain ? » Le mec ne s’est pas démonté, et a répondu du tac au tac : « Un peu des deux ! Ça se vend un livre, non ? » Dans un sens, il doit avoir raison, du moins en terme d’efficacité car opérant de la sorte il a beaucoup vendu (et en était très satisfait).
Marianne Faithfull à propos de Nico : « Ce que j’ai en commun avec Nico c’est la compréhension de sa frustration furieuse à ne pas être reconnue ».
Je pense que dans la société actuelle : si vous êtes discret ou trop sensible vous n’aurez peut-être pas les faveurs des médias mais au moins celles des êtres qui peuvent être touchés par votre travail, ce qui est déjà bien sans doute. Le problème c’est qu’il y a toujours des personnes qui ne soupçonnent pas que vous écrivez des choses qui pourraient les toucher, et si vous n’avez pas accès aux médias, la rencontre prendra du temps, ne se fera peut-être pas.

dimanche 11 septembre 2022

227

 Rivé au direct de France 2 puis jusque tard dans la nuit ai écouté la BBC Londres, le speaker avait ouvert l’antenne aux anonymes qui avaient rencontré une fois la reine et en conservaient une anecdote, une impression, un souvenir à partager. Des témoignages qui se bousculaient au standard, ponctués de chansons comme « Imagine » de John Lennon. Il y a quelques années, chaque fois que je me trouvais à Londres, il y avait un poste de radio Roberts dans une chambre d’hôtel. Alors, pour me sentir un peu à Londres, j’en ai acheté un en rentrant, et c’est sur ce poste que j’ai écouté l’émission. Le speaker a parlé de sa propre rencontre avec la reine, durant laquelle elle lui a confié que la radio était pour elle une source de chaleur et de puissance, qu’elle lui avait permis de tenir le coup, isolée avec sa mère dans une pièce du palais alors que les nazis déversaient leurs bombes sur Londres.

Échangé avec Lorraine, sa mère est née en 1926, comme Elizabeth II. La mienne aussi. 1926, l’année des reines, celle qui a porté une couronne et celles qui n’ont pas eu besoin de couronne pour être reines.
Il y a quelque chose d’irréel à basculer dans un monde où il n’y a plus de reine d’Angleterre - quand on n’a connu qu’elle - de la même manière que huit ans après sa mort il est pour moi toujours irréel de vivre dans un monde où ma mère a disparu.
J’ai très envie de me remettre au piano. J’ai passé tout l’été à écrire (un roman) et n’ai pas pu toucher une seule fois au piano, comme si écrire englobait le fait de jouer, ou comme si écrire n’admettait pas autre chose.
Le train du soir rempli de femmes seules à la beauté et au style légèrement surranés - Marie-France Pisier chez Truffaut.

vendredi 9 septembre 2022

226

 Je comprends les personnes qui ressentent la mort de la Reine d’Angleterre comme la fin d’un monde. Hier soir, c’est comme si la pomme du monde avait été coupée en deux à partir de cet instant précis, comme les moitiés de pomme sur les disques des Beatles.

McCartney dans « Her Majesty » (la chanson la + courte des Beatles, un souvenir de Paul qui enfant en 1953 avait gagné un concours d’écolier en écrivant un texte sur le couronnement de la jeune reine) dit : « Her Majesty is a pretty nice girl but she doesn’t have a lot to say ». Ce qui était frappant avec Elizabeth II c’est que sur le peu qu’elle disait, tout faisait sens. Il n’y avait pas de parole inutile. Pas de pathos dégoulinant, de démonstration de vanité, de supériorité ou de leçon de morale comme il peut y en avoir dans nombre de discours, mais son peu de mots reconnectait toujours avec une histoire, un inconscient collectif, un sentiment puissant. Elle savait faire signe de chaque mot. Ainsi dans son discours pendant la période la + dure de la Covid, quand elle dit : « We’ll meet again », est un message fort qui fait référence directement à la seconde guerre mondiale et à la chanson de Vera Lynn : « We’ll meet again ». Une des chansons les plus célèbres de l’époque en Angleterre. Une chanson qui, en 1942, diffuse un message d’espoir, annonce une victoire malgré les pertes et au bout des efforts. Face à la Covid, la Reine envoie ce message d’unité comme en temps de guerre, par ses simples mots et ce qu’ils font resurgir en mémoire : « We’ll meet again. » Vera Lynn est morte le 18 juin 2020 à 103 ans. En France, peu la connaissent, peu s’en soucient, mais j’ai beaucoup écouté une de ses chansons, pas « We’ll meet again » mais une autre de la période de la seconde guerre mondiale en écrivant mon roman : « Les jonquilles de Green Park ». La chanson : « The white cliffs of Dover ». Pour mon dernier chapitre, celui où le héros revient chaque année dans Green Park à la saison des jonquilles, dans l’espoir de revoir Mila, ne sachant pas si elle est vivante ou morte, espérant toujours…En écrivant ce chapitre, j’écoutais en boucle la chansons des falaises blanches de Douvre, j’avais les larmes aux yeux en écrivant et en écoutant la chanson de manière incessante. Je n’écoute pratiquement jamais de musique en écrivant car, dans l’idéal, l’écriture a sa propre musique, j’en suis persuadé et j’en ai fait d’ailleurs un sujet d’atelier d’écriture à l’école Les Mots, mais parfois dans certaines situations, une musique permet d’entrer dans l’état d’esprit d’un texte, de faire naître des mots, comme lorsqu’il m’arrive parfois sur des chansons de travailler sur une musique en essayant d’y faire surgir des images ou quelque chose d’intéressant (à mon goût). Pour la fin des Jonquilles de Green Park, j’écoutais la chanson de Vera Lynn comme un possédé. J’essayais de faire corps avec tout cet espoir insufflé par un pays, une future et jeune Reine, une chanson.

mercredi 6 juillet 2022

225

 Writer’s life (225)

Interview pour mes près de 20 ans de songwriting et ma participation à + de 400 chansons dans un milieu, disons, professionnel. Sur mes rapports avec les DA et les chefs de projets à mes débuts, je dis : « plutôt bons » Et j’ajoute : “Ce qui est difficile, souvent, c’est de chercher une forme stable, fixe, je parle du texte, pour des personnes qui vous considèrent comme interchangeable et qui sont elles-mêmes interchangeables. »
Je pense qu’on n’est pas “écrivain” à cause d’un roman écrit ou publié, on est écrivain grâce au roman d’après, celui qui vous enveloppe entièrement de sa chair de mots et de situations, cette permanence irrésistible, naturelle et obsessionnelle, entre le désir et l’apparition.
J’ai acheté un livre de poche à la librairie sur les Grands Boulevards histoire de me donner un peu d’air avant de descendre en immersion dans la vulgarité de celles et ceux qui prennent les rames de métro pour des cabines de téléphone. Apposé sur le livre de la collection Points, il y avait un sticker: « Prix du meilleur roman, sélection 2023 » je l’ai décollé en me rendant chez X qui organisait une fête d’avant la dispersion de l’été. À cette fête, tous les garçons sans exception portaient des polos. Donc j’étais dans la cage d’escaliers et avant de sonner à la porte j’ai décollé délicatement le sticker du livre et mon intention était de trouver une personne sur qui le coller, l’épaule nue d’une fille à qui j’aurais parlé, quelque chose dans ce goût, tiens, voilà, dans cette soirée c’est toi le meilleur roman 2023, mais après deux heures d’errance dans soixante mètres carrés je n’ai trouvé personne.
Quand j’écris mes Writer’slife et me dis : « Est-ce que je ne mettrais pas ça plutôt dans le roman? » c’est bon signe, c’est que le roman s’écrit tout le temps, requiert tous les mots toutes les fascinations les attachements et les blessures légères du quotidien, et par bonheur c’est donc qu’il sera déjà pratiquement écrit au moment de l’écrire.

lundi 4 juillet 2022

224

 Je suis heureux d’être lauréat du prix d’aide à la création littéraire de l’Académie Française, ça change de toutes les fois où j’ai demandé des aides à l’écriture au CNL sans les obtenir et m’obligeant, en plus, à me farcir les commentaires désobligeants sur mon travail de tel ou tel écrivain obscur présidant la commission d’aide.

L’autre jour j’ai discuté avec une fille, célibataire, libre - car on peut aussi bien être en couple, libre par ailleurs - qui me racontait que ça la fatiguait par avance de retomber amoureuse. Pour la raison qu’il allait falloir à nouveau raconter son histoire - son passé, son job, ses manies, ses fantasmes, ses ex, ses tares - à sa nouvelle ou son nouveau partenaire. J’ai trouvé ça à la fois drôle et sensé, et très proche d’une démarche d’écriture, se raconter à nouveau. Dans la rencontre amoureuse se donner un corps par le récit avant de recevoir le corps de l’autre ou d’accepter son propre corps entre les mains de l’autre. Très proche de l’écriture parce que tomber amoureux s’apparente aussi à s’inventer à nouveau en restant soi, le peu de soi obtenu avec ce qu’on est, et le plus possible.
J’ai traversé Paris et il y avait aujourd’hui une quantité impressionnante de jolies filles promenant des chiens en laisse, Boulevard Raspail, Place Vendôme, Avenue Gabriel, comme si par un sortilège providentiel tous leurs types s’étaient transformés en clebs et qu’ils cavalaient essoufflés, guillerets ou penauds, à ras le trottoir.
Au festival Des Livres et des Artistes, un homme élégant vient me prendre un volume d’Alcie dédicacé pour sa petite fille et me dit ensuite : « Ce qui est bien avec vous, c’est le plaisir d’échanger autre chose que des banalités. »

dimanche 3 juillet 2022

223

 Juliette (D) sur qui je tombe rue Huyghens me dit : « Te croiser de bon matin, ça met de la Soupline dans la journée. » Terminé et rendu les épreuves de la Ballade de Pattie, George et Eric. Encore une semaine de rendez-vous parisiens puis un mois et demi ferme d’écriture pour la V1 d’un prochain roman. Mais, comme souvent, le livre est déjà en train de s’écrire avant que je ne m’y mette réellement. Des morceaux de dialogue me viennent dans la journée, s’assemblent sans que je m’en préoccupe encore, les sentiments que me procurent telle ou telle rencontre trouvent leur place naturelle dans les hautes herbes du texte en friche. Parallèlement, le travail sur de nouvelles chansons prend de l’ampleur. Il y a un titre, une sorte de single, qui met tout le monde d’accord. Il en faudrait bien trois autres.

Week-end dernier intense et difficile à me partager entre deux festivals littéraires qui comptent beaucoup pour moi : Saint-Maur-en-poche et Saumur. Parfois je sais que je vais revoir telle ou telle personne. Jubilation intérieure. Et je me love dans le moment, en douce, me laissant emporter par les courants intérieurs qui naissent et se développent entre des personnes qui se reconnaissent en ce monde.
Dans une assemblée j’ai un peu parlé de la condition d’artiste, des ponctions invraisemblables auxquelles nous sommes soumis etc. et ensuite, au cocktail qui a suivi, une fille m’a dit : “De quoi vous plaigniez vous ?! Vous avez choisi d’être artiste, acceptez votre sort. Au Moyen-Âge les artistes ils étaient mis avec les domestiques”. Je ne savais pas si elle plaisantait à moitié ou quoi, alors en retour je lui ai offert une moitié de sourire.
À un dîner où je n’ai pratiquement pas parlé, ma voisine de gauche se penche vers moi - après avoir contemplé les jambes d’une fille assise non loin de nous, et me dit : « Dans une prochaine vie, je serai lesbienne », je lui réponds : « Moi non plus »

274

  Writer’s   life (274) Ce n’était peut-être pas le bon soir pour se rendre à un dîner (prévu de longue date) dans le quartier République-G...