mardi 28 juillet 2026

271

 Cavaler, fuir le feu. Il y a le désastre de toutes ces familles qui ont perdu leur maison, et les séquences qui s’impriment dans ma tête des chevaux en panique comme une image de fin du monde, des biches et des cerfs prisonniers d’un côté des flammes, de l’autre des grillages. On parle de dizaine de milliers d’animaux en proie aux flammes. Prédation de l’homme quoi qu’il en soit. Dans mon travail pour la jeunesse, les livres disques que j’essaie de bâtir à chaque fois comme de véritables petites comédies musicales, la forêt a une place prépondérante. Quand j’ai écrit le texte de la chanson « La forêt qui éternue » pour le livre : « La princesse qui rêvait d’être une petite fille » parfaitement mis en musique par Élise Reslinger et Simon Louveau, et interprétée par Élise, c’était l’idée que nous étions arrivés à un point où les forêts ne connaîtraient plus de répit, les incendies l’été, les tempêtes dévastatrices de l’hiver. Est-il trop tard  et quoi faire pour que les forêts puissent continuer à s’épanouir dans nos existences et pas seulement dans les livres, nourrir nos quotidiens plus que notre imaginaire, même quand elles sont dessinées par le fabuleux Fred Bernard ? J’ai encore en mémoire ce qu’on a appelé la tempête du siècle, la forêt de Marly dévastée. J’ai grandi dans une banlieue résidentielle, calquée sur celles du New Jersey, les jardins qui dévalent les uns dans les autres, la forêt tout autour. Il y avait encore des renards et la première chose que mon père m’a dit c’est que je ne devais pas en avoir peur car les renards avaient encore plus peur de nous, les humains. Je me suis toujours pas mal identifié aux renards. Les yeux verts, aussi. Ils étaient là dans mon enfance, dans le même paysage, à quelques kilomètres des centres commerciaux. J’aimerais penser à autre chose que ces forêts et les animaux qui disparaissent sous les flammes, mais je n’y arrive pas. Dans mon travail pour les adultes, je créé toujours des héros aussi vulnérables que moi, et dans mon travail pour la jeunesse, des héroïnes ( Lola-Loup, Alcie) mille fois plus vaillantes que je ne le suis.

vendredi 17 juillet 2026

270

 



J’ai retrouvé cette photo que j’aime bien (enfant avec ma coupe Beatles). Je suis certes bien moins heureux aujourd’hui que je ne l’étais à cette époque, mille fois moins je dirais, mais je reconnais quand même la persistance, en regardant l’attitude qui est la mienne, prise sur le vif sur cette photo, d’un certain état d’esprit qui m’accompagne depuis. Et que je qualifierais de : souvent stupéfait, rarement dupe. 

Comme de nombreuses personnes avec lesquelles j’ai pu échanger ces derniers jours, j’ai été atterré et très marqué par les incendies dans la forêt de Fontainebleau. Je me souviens que lorsqu’avec Fred (Bernard) nous avons présidé le concours jeunesse du Printemps du livre de Montaigu, j’avais proposé comme premier thème : « Si la forêt brûle, où s’en vont les oiseaux ? »  Sur la couverture d’Alcie et la forêt des fantômes chagrins, Fred a dessiné Alcie qui n’a pas assez de ses deux bras pour porter secours aux oiseaux. Quand j’ai écrit le texte et que j’ai trouvé cette histoire de fantômes chagrins pour Alcie, je me suis dit qu’il pourrait bien y avoir un fantôme chagrin encore plus grand. Au delà du chagrin personnel éprouvé par mon héroïne. Celui de la forêt maltraitée par les humains. Quand la nuit arrive, le fantôme chagrin de la forêt vient s’étendre dans un champ de maïs.  « Tous les oiseaux qui n’avaient pas renoncé à la forêt tournoyaient autour de sa tête pour lui dessiner une couronne ». Après, dans l’histoire, il fait tellement chaud que les arcs-en-ciels sont remplacés par de arcs-en cendres.  Fred m’a envoyé hier un dessin d’Alcie qu’il a retrouvé dans son atelier. C’est triste que l’éditeur ait renoncé à la série. Si vous êtes ou vous lancez dans une carrière artistique, vous verrez, le sentiment qu’on vous abandonne ou qu’on vous dévalorise est si fréquent qu’il n’y a pas d’autre solution, pour garder intact votre vitalité de création, qu’apprendre à surmonter. 


En moi luttent deux tendances assez inconciliables : un entertainer enthousiaste à la Jimmy Fallon et le dernier des héros romantiques façon Nick Cave. Ça toujours été très compliqué de faire vivre les deux en même temps. Quand l’un prend le dessus, l’autre réclame sa part, hurle à l’intérieur. 

En parlant de Jimmy Fallon, lors de son show la performance de Phoebe Bridgers entouré d’enfants musiciens dans le rôle des Lost Boys de Peter Pan, pour interpréter son nouveau single, était vraiment extra. Et sa guitare peinte, magnifique. 

mardi 6 janvier 2026

269

 La neige dans les Yvelines, les transports scolaires supprimés, me renvoient aux temps merveilleux de mon enfance. Cet épisode magique créé par mon père qui, alors que toute la ville de Saint-Germain-en-Laye était figée par la neige, prit sa 2CV depuis le domaine de Marsinval pour venir me chercher au collège Saint-Augustin, où je m’apprêtais déjà à passer la nuit, le trajet que nous fîmes le long de la nationale 13 espérant que le moteur de la voiture tienne, et que sur la route verglacée la 2CV ne fasse pas une embardée fatale dans le décor. Un copain qui habitait en face de chez moi, scolarisé à Saint-Erembert et se trouvant aussi sans moyen de rentrer chez lui m’avait rejoint au collège, et fut embarqué dans l’aventure. Je précise cela parce qu’avec mon père il était toujours question de sauver quelqu’un en plus. Il y avait une humanité chez mon père que je n’ai jamais retrouvé chez quiconque depuis. Je crois que si vous avez la chance d’avoir eu des parents bons, d’observer au jour le jour leur générosité, c’est cela qui arrive avec leur mort, c’est que vous pouvez passer la vie entière sans retrouver une telle qualité de bonté, enfin, je m’exprime assez mal car j’écris plutôt vite, mais vous comprenez l’idée. Donc, ce voyage en 2CV sur une route déserte et blanche, silencieuse et envahie par la neige, est un de mes souvenirs les plus marquants. Je trouve de la quiétude à refaire ce voyage, de la même manière que dans un autre registre je peux garder longtemps (et pour toujours ?) en mémoire, un voyage en train à côté d’une personne qui me plait. 

Toujours à la recherche d’un éditeur pour mes prochains romans, des jours où ça m’agace, d’autres où je prends ça avec une certaine distance, il faut quand même que je note (ici ou ailleurs) toutes les choses qui me sont rapportées et la petite épopée (je ne trouve pas le smiley approprié) de ces démarches. 

Je suis tombé sur cette citation de Jim Henson (le créateur des Sesame Street et des Muppets) qui m’a bien intéressé : « À un certain point de ma vie j’ai décidé, à juste raison ou à tort, qu’il y a beaucoup de situations dans cette vie auxquelles je ne peux pas faire grand-chose... Aussi, ce que je devrais faire, est de me concentrer sur le situations où mon énergie peut avoir une réelle influence. »

J’ai vraiment une tête pas possible sur le clip de À une épaule de toi qui sort vendredi, tourné à Brighton après une nuit quasi blanche à Londres, mais ce visage marqué correspond plutôt bien à la chanson qui est sans doute la plus triste de l’EP – si tant est qu’on puisse faire encore plus triste que Le bel et grand amour. François qui va s’occuper avec Flavie de la promo du disque m’a dit que c’était sa chanson préférée et qu’il l’écoute en boucle. C’est le genre de chanson que j’aime bien écrire, où au départ j’ai juste la première phrase et le sentiment d’ensemble, le climat, je me mets au piano et tout le texte se déploie en un souffle. L’important est de garder dans chaque phrase le sentiment global. 

En dépit des incohérences, le finale de Stranger Things m’a captivé. Peut-être aussi parce qu’il est question d’une époque et de codes qui ont été les miens, j’ai eu exactement le même âge à la même période que les protagonistes dans la série, terminé le lycée en 1989 etc. L’épilogue de l’épisode final, l’adieu aux personnages, est vraiment ce qu’il y a de mieux dans cette dernière saison (avec la fin de l’épisode 4), même si pour moi, la meilleure scène qui exprime la transition de l’âge adolescent à l’âge adulte reste la scène finale du film Superbad de Judd Apatow. Ce noël, j’ai revu aussi Les gardiens de la galaxie 3 qui, sous certains angles, a pas mal de points communs avec Stranger Things, et qui reste jusqu’ici mon film favori de l’univers Marvel. 

Evelyne m’écrit dans ses vœux de bonne année que 2026 annonce un nouveau cycle. C’est une année 1. Une période de renouveau après un cycle de neuf ans. Je prends ça avec espoir parce que j’ai connu pas mal de turbulences pendant ces neuf ans. Une situation très instable pour mon travail, pour mon appétit de création. Evelyne ajoute qu’ « il faut quand même attendre un peu que ce renouveau se mette en place ». La vie sourit toujours en demi-teinte aux natures impatientes telles que la mienne. 

dimanche 28 décembre 2025

268

Pour travailler sur un chapitre de mon Petit éloge des chats, j’ai visionné les programmes des années 70/80 où l’on voit Brigitte Bardot venir au secours des bébés phoques. Je ne me souvenais plus de la violence à son encontre. Du déchaînement abject. La violence misogyne des hommes. La violence des femmes aussi. Au départ, elle aura été seule contre tous. Comme peuvent l’être la beauté, la grâce, la justice souvent. C’est une fille essentiellement moderne dans le fait qu’elle n’aura jamais manqué de courage, et peu importe l’esprit ou les préjugés du moment.

François Truffaut déclare à propos de son film L’argent de poche que, selon lui, par un inversement des choses les personnes qui ont eu une enfance malheureuse (ce qui fut son cas), sont mieux disposées à avancer dans la vie et à connaitre le bonheur que celles qui ont une enfance heureuse (le mien). Je dois dire que le meilleur noël qu’il m’ait été donné de vivre est celui de mes onze ans, assis sur un tapis dans la salle à manger de la maison de Marsinval, près d’un feu crépitant, occupé à écouter en boucle sur un tourne-disque portatif le 45 tours de Rox et Rouky, pendant que ma maman faisait des allées et venues de la cuisine à la table du dîner. J’ai un souvenir très précis de ce réveillon de noël. L’attente qui ne connaît pas l’angoisse. Je dirais même que c’est ce qui caractérise pour un enfant une parfaite journée d’avant-noël : une attente qui ne connaît pas l’angoisse. 

Ce moment reste si présent d’année en année que j’essaie de m’y réfugier en rêve, quand rien ne va. Peut-être que si ce noël demeure si intense à ma mémoire, c’est aussi parce qu’il marque la fin d’une époque. Je veux dire, dès l’âge de douze ans, peut-être qu’il n’est plus question d’écouter Rox et Rouky en boucle, et que l’on passe de Rox et Rouky à Wake me up before you go go et Thriller en une fraction de temps. Depuis ce noël, tous les suivants ont semblé s’organiser autour d’une lente et progressive dépréciation de la pure joie confiante. Est-ce précisément pour ce Noël de mes 11 ans, ou l’un de ceux qui les précède, où ma mère m’a raconté à postériori avoir passé une après-midi entière dans Paris, à courir les magasins de jouets, pour s’enquérir du Goldorak – Mattel Poppy Shogun Warriors – qui s’affiche aujourd’hui sur eBay pour l’astronomique somme de 1080 euros. Après vérification, la figurine de 60 cm a été la star du noël 1978, donc quelques années auparavant. J’ai toujours aimé imaginer ma mère dans son élégance habituelle traverser Paris à la recherche du précieux Goldorak avec, comme échéance, l’heure qui tourne sur l’horloge du parvis de la Gare Saint-Lazare. SI j’avais un éditeur aussi fabuleux que l’a été pour mon travail romanesque Stéphane Million, il me proposerait d’en faire un livre et j’aurais déjà la date de sortie. J’ai bien peur que les éditeurs actuels soient d’une autre trempe. Je suis toujours en rade avec mes romans. En rade et à rebours. Comme je le disais à David, un de mes libraires préférés : trop de Huysmans pour un seul homme ! Je renâcle encore à me tourner vers un agent (le discours de ceux que j’ai approchés m’a stupéfait) mais avec les textes qui s’accumulent : en adulte et jeunesse, peut-être est-ce la plus pertinente des solutions ? Je sais qu’il y a trop de romans qui sortent, c’est l’argument imparable, mais enfin, quand vous êtes écrivain, vous écrivez. On ne va pas dire à un peintre de peindre moins de toiles parce que telle année le marché est moins favorable. Il faudrait déjà rendre les gens moins dépendants, moins fanatiques, du virtuel, et qu’ils aient des livres - sous les yeux et à la main - de la même manière que j’estime, à la fois ma personne et le monde qui m’entoure, moins élégants si je sors sans parapluie. J’ai deux romans qui patientent, et plus le temps passe plus j’aimerais dans l’idéal que le deuxième sorte en premier, il est comme une piqûre, il demande moins d’efforts, il a plus la vitalité d’un single que d’un album, donc : plus conforme à l’époque. Je le retravaille un peu ces prochains jours avant de l’envoyer de nouveau au front, dès la rentrée. 

dimanche 14 décembre 2025

267

 Au salon du livre de Toulon, entre deux lectrices et lecteurs, un prénommé Cyril est venu me voir pour m'apprendre qu'il y a trois ans une soucoupe volante pleine d'extraterrestres a débarqué. Ils ont laissé du matériel et Cyril a tout récupéré (dans son garage). Depuis, le moindre de ses faits et gestes est épié par le FBI, alors il se planque dans les salons du livre. Parce que les écrivains sont aussi tarés que vous ? est la première question qui me passe par la tête, cependant je lui en pose une autre : "Parce que les Américains lisent aussi peu que les Français ?" Déstabilisé par ma question, Cyril reste interdit, alors, en vue de couper court à l'échange, je lui dit : "Bravo pour tout ce que vous faites !"

Florence (B) me téléphone pour m'apprendre qu'elle a rêvé de moi. Dans son rêve j'avais trouvé une maison d'édition pour la suite (dans la réalité, rien n'est encore décidé), une maison à laquelle je n'avais pas forcément pensé au départ. Et même que mon prochain roman remportait un prix prestigieux. Ce qui, dans le rêve de Florence, surprenait les gens parce qu'ils pensaient que j'étais encore à la recherche d'une maison. Le genre de raccourci spectaculaire qui n'existe que dans les rêves, je présume. 

Dans l'Eurostar, dialogue d'un couple à côté de moi :
- Il y a des cas de chirurgie plastique remboursés, dit le type. 
La femme demande sur le ton de la plaisanterie : 
- À quel point tu peux être moche pour que la société puisse rembourser ta laideur ? 
Leur dialogue continue sans queue ni tête ou peut-être que je ne saisis qu'une phrase sur deux : 
- Ils se sont rendus compte que le scanner thoracique était ancien. 
- Je t'ai fait des suggestions de restos sauf que c'étaient des managers toxiques. 
- Moi je pense que tu es trop dans l'empathie. 
- Il n'y a plus d'hépatite virale. 
J'interviens pour dire : 
- Il n'y a plus d'empathie virale. 
Après réflexion, il reste des cas d'empathie virale. La plupart du temps, elle concerne les chats. 

Je vais intensifier mes recherches après les fêtes de Noël, mais je continue à envoyer (chichement) mes projets de prochains romans à des éditeurs et des éditrices quand je tombe sur cette phrase de Romain Gary (c'est dans : La nuit sera calme), une phrase forte à propos et qui me fait bien marrer : Je pense à ce qu'aurait pu être ma vie si j'avais de l'initiative. 

Cela remonte à plusieurs semaines mais j'ai noté cette phrase pour la glisser et la retenir dans ce Journal (et par-delà) : La beauté stupéfiante de C à l'étage de ce restaurant où j'ai dîné parmi deux rangées de convives, une beauté et un charme dont 'impact a mis du temps à se dissiper par la suite.

Je n'ai jamais été un type qui boit ou qui fume pour la simple raison qu'adolescent ça me dégoûtait franchement de voir des camarades complètement vriller sous l'effet de l'alcool ou du shit, des gars ou des filles que j'aimais bien par ailleurs. Aujourd'hui, même plus la peine ou le prétexte d'expédients pour voir des ami(e)s ou des connaissances se répandre et complètement vriller, il y a Facebook et les réseaux. 

#writerslife

jeudi 9 octobre 2025

266

Nouvelle salve d’envois de mes manuscrits. Je vais sur le site d’une grande maison pour avoir le mail d’un contact à qui envoyer mes projets de romans et tombe en page d’ouverture sur la photo d’un auteur réellement imbuvable, véritable opportuniste, faux sympa comme pas deux, ce qui me décourage totalement de soumettre (si je puis dire) mon travail à la maison d’édition qui le glorifie, comme quoi, je suis une petite nature. Taylor Swift se fait défoncer pour un album qui, sans atteindre les sommets de « Folklore » n’est pas forcément moins bon que « Midnights » par exemple. Mais son art du teasing créé tellement d’attentes que le revers induit qu’il produise de la déception. L'article du New Yorker qui fait état de son bonheur avec son futur mari m’interpelle car il questionne : Est-ce qu’on a besoin d’être malheureux pour écrire de bonnes chansons ? Je pense que si vous vous posez ce genre de question vous n’êtes pas natif de ce pays qui s’appelle mélancolie. Ça me fait penser à cette anecdote : dans les ateliers de songwriting que je donne, parfois à la carte, un chanteur voulait travailler sous ma dictature (éclairée) et au premier rendez-vous il me dit : « J’ai besoin de retrouver l’inspiration. Je suis heureux avec ma copine, je n’arrive plus à écrire ». J’étais tenté de lui répondre : « Ah, vous venez de vous rencontrer ? » . Pour répondre à la question posée par le New Yorker, je dirais que la souffrance amoureuse n’a pas besoin d’être vécue dans l’instant pour créer de grandes chansons. On peut se souvenir de l’avoir endurée, l’observer ailleurs, l’imaginer pour demain, la ressentir par empathie ou, quand on est sensible, on peut souffrir en permanence, d’un rien. D’une histoire qu’on ne peut pas vivre sur le moment, d’un amour qui reste toujours à l’état de possible. On peut souffrir d’appréhender la perte, d’être momentanément fantôme à ses propres désirs, souffrir d’une émotion trop grande ou d’une chose aperçue qui vous retourne le coeur. Dans la chanson « Quand on a trop de coeur », le texte que j’ai écrit dans le dernier album de Florent Pagny, il y a cette idée exprimée, et aussi mise en pratique parce que quand je parle du « chevreuil épuisé dans les décombres », je me souviens exactement du moment : je suis dans un train qui traverse une ville de banlieue, une sorte de friche industrielle, et tout à coup je vois un chevreuil qui erre, je me demande : Qu’est-ce qu’il fait là ? Dans ce no man’s land urbain ? Et de cette vision, confronté à mon impuissance, je ressens une souffrance cuisante, trop grande pour moi, et qui ne peut se glisser que quelque part : dans un roman ou en l’occurence : dans une chanson. Je ne peux pas garder cette vision qui m’a produit une déflagration de souffrance pour moi seul. Et donc, ça arrive tout droit dans la chanson : « Quand on a trop de coeur / on voit toujours du train / le chevreuil épuisé / passer dans les décombres. » Donc je pense que même si on est heureux en amour - ce dont on n’est jamais à l’abri, par intervalles - on peu ressentir quelque chose de l’ordre de la souffrance qui nous exhorte à la création. Enfin, pour moi, ça arrive tous les jours. 



#writerslife


#writerslife 

dimanche 5 octobre 2025

265

Je suis quand même (un peu) lu ici, parce qu’à chaque festival du livre, j’ai deux ou trois personnes qui me demandent : Quand reprennent les writer’s Life ?  J’ai encore retouché l’un des deux romans avec lesquels je démarche, Florence (B) m’enguirlande (avec bienveillance) parce que je n’envoie pas mes textes à suffisamment de personnes, c’est vrai que j’accumule les cartes de visite, les numéros de téléphone et les recommandations à chaque salon du livre ou déplacement, puis une fois rentré je laisse les choses en suspens, j’attends une évidence, une rencontre, enfin, une maison qui comprenne ce que je fais et ce que je veux faire, comme me l’a écrit Gwenaële (R) ce week-end : « je te souhaite de trouver une maison où le nom de maison ne sera pas usurpé. » À Livres en Vignes, j’ai discuté avec Alexis Salatko qui me dit : « Ce qu’on attend n’arrive jamais. Ce qu’on rêve, n’arrive jamais. Mais d’autres choses arrivent. Qui sont très bien aussi. » J’ai trouvé ce point de vue, validé par son expérience de la vie, assez pessimiste. Cependant, avec ma propre expérience,  je ne serai pas aussi catégorique. Ça me fait penser à F. qui au sujet d’un de ses amis, amoureux transi d’une fille, éconduit pendant des mois voire des années, et qui avait fini par la conquérir à force d’acharnement, ce avant qu’elle ne se révèle tyrannique à vivre, avait déclaré : « Tout finit par arriver. Malheureusement. »

L’élégance ne fait pas le trottoir. Dans la rue, un type qui parle très fort, dit à la personne qui l’accompagne : « En tant que papa, mon père ça a été un papa de rêve ; en tant que mari y a pas eu plus gros enculé sur terre. »

jeudi 17 juillet 2025

264


« Être écrivain, c’est fun » vraiment ? Est-ce moi, si j’en crois les guillemets, qui ai pu proférer une telle ineptie ? Il est certain que c’est moins fun quand on a rendez-vous à la banque, comme c’était mon cas aujourd’hui. Comme depuis des lustres j’aime promener avec moi la lumière d’un livre dans les situations les plus abstruses, j’avais pris sous le bras le livre de Déborah Lévy : Le coût de la vie. Parfait, ai-je pensé, pour un rdv à la banque. 

Je travaille sur un prochain EP, cinq nouvelles chansons qui seront produites par Brice. Rodolphe a donné son accord pour enclencher le projet chez Roy Music, ce qui me ravit. Parallèlement, j’écris des textes pour différents artistes et suis en apnée pendant au moins deux à trois semaines dans la réécriture de mon prochain roman. Iris qui a lu la V1 m’a confirmé ce que je pressentais : beaucoup trop long. Voilà pourquoi, sans doute, je n’ai pas beaucoup de retours de mes premiers envois : les gens se sont endormis en le lisant. Je regrette de l’avoir envoyé un peu tôt. Il sera bien meilleur pour les prochains tours. J’enlève des choses, écris de nouvelles scènes, je dégage sans état d’âme tout ce qui me parait dispensable ou un peu trop gnan gnan. Même les réflexions gnan gnan auxquelles j’accorde un certain style ou un certain impact quand je les relis, elles dégagent ! - et bien qu’il y ait souvent un tas de choses gnan gan qui ont du succès. Mais bon, c’est un leurre d’écrire pour avoir du succès, du moins c’est un processus fastidieux et assez dégradant pour soi. Ce qu’on désire réellement, ce n’est pas écrire pour avoir du succès, mais avoir du succès avec ce qu’on écrit. (Genre de trucs un peu gnan gnan qui pourrait dégager à relecture).

La beauté sauvera le monde. Quand on me sort cette phrase, prononcée par le Prince Mychkine dans l’Idiot de Dostoïevski,  je pense à cette jeune femme d’une beauté rare, envoûtante qui l’autre soir m’a laissé aussi subjugué que si je m’étais retrouvé devant une peinture de John Waterhouse, avant que je ne la suive du regard envoyer les deux chiens qui l’accompagnaient courir sans aucune pitié derrière des lapins qui n’avaient rien demandé. Avec des cris plein de hardiesse, la jeune beauté encourageait ses clébards à réduire les lapins en pâtée. Alors oui, peut-être, la beauté sauvera le monde, me suis-je dit. Mais ce soir, elle ne sauvera pas le monde des lapins.  


#writerslife 



dimanche 4 mai 2025

263

Writer's life (263)

Je m’apprête à envoyer mon roman à plusieurs éditrices/éditeurs. Dans l’attente de réponses, et, dans l’idéal, de faire un choix judicieux, rien de mieux, pour survivre à l’attente d’un idéal, que de commencer l’écriture d’un autre roman. Je me surprends d’ailleurs à accumuler du matériel, c’est-à-dire pour l’instant : des phrases. Premières brindilles. 

Cette semaine j’ai lu Eloge de l’ombre de Junichiro Tanizaki, et Etat des lieux de Déborah Lévy.  Dans Etat des lieux, il y a cette phrase qui m’a fait penser au roman de Loulou (loup/loup) : "Peut-être que toute la question de l’écriture, c’est le loup". 

J’ai discuté l’autre soir avec Hubert de Maximy qui m'a déclaré qu’il n’écrivait plus de fictions car après 80 ans, l’imagination se tarit complètement. J’ai trouvé ça terrible, sans vouloir y croire une seule seconde. Susie Morgenstern en est l’un des contre exemples vivifiants. 

Je bois du café dans une tasse Moomin qui porte une citation de Tove Jansson : "The main thing in life is to know your own mind." C’est un café en capsule que j’achète à la Grande Épicerie de Paris. Il y a toutes sortes de choix mais le mien se porte toujours sur le mélange italien ou le mélange grande épicerie. Peut-être suis-je attiré par le mot mélange ? Moi même je suis issu d’un mélange, et chaque fois que je sors dans la rue, je me mélange (au vent ou à d’autres). 

J’ai appris par les réseaux la disparition de Serge Bressan. Un journaliste - qu’il me semble n'avoir jamais rencontré - qui a toujours été d'une grande fidélité à mon travail. Par exemple, il a écrit à propos de mon dernier roman en date Neuf rencontres et un amour : « Par la magie de l’écriture de Jérôme Attal, on a là le roman de l’amour passionnel. » 

La fidélité est un bien rare, et les journalistes qui vous suivent avec régularité ont certainement une vision plus profonde et percutante de ce que vous essayez de faire. Malheureusement, il y en a beaucoup (mais c’est le cas de tant de personnes et de corps de métiers dans les milieux artistiques) qui ont pour vous un fort engouement à un moment donné et qui, par la suite, font comme si vous n'existiez plus, ne vous calculent plus du tout pour des raisons que vous n’arrivez pas à identifier. Serge Bressan n'était pas de cette trempe là. 

J’ai supervisé (le mot est un peu fort) l’enregistrement des voix du conte pour enfants : Le chaton qui vivait chez un ogre, qu’a enregistré Roxane (qui le porte déjà sur scène). Je suis ravi du résultat et la complimente sur son interprétation et la pertinence de ses incarnations. Je lui dis qu’elle devrait essayer de gagner (une partie de) sa vie en se rendant disponible à ce genre de projets. Et puis j’ajoute : je te dis ça mais moi aussi on me complimente sur ma voix et ce n’est pa pour ça qu’on fait appel à moi pour des narrations ou récits audios. Oh mais c’est un petit milieu, me répond Roxane, c'est à toi de le provoquer ! 

Olà, m'effraie-je, si en plus c’est un petit, j’ai pas du tout envie de le provoquer !


#writerslife

mercredi 26 mars 2025

262

Toujours pas décidé pour mon prochain roman. Éditeur ? Agent ? Je suis disposé à le faire lire à untel, et trois heures plus tard je rencontre une personne qui m’en dit les pires horreurs. Il n’y a donc personne dont le travail fait l’unanimité (à l’exception de ma dentiste dont les avis sur google sont un véritable Hall of Fame). J’ai toujours observé avec étonnement comment une seule et même personne peut produire des variations extrêmes de ressenti. Même sentiment quand vous vous prenez d’amitié pour quelqu’un et que vous apprenez qu’il est lié avec un autre que vous considérez comme la dernière des crapules. Dans ces cas-là, ma première réaction - suite à mon désarroi - est celle d’un chat : la fuite ! 

Message d’une amie qui a commandé : « Un furieux besoin d’élégance »  (à la librairie du Printemps Nation) et qui a reçu l’un des exemplaires que j’avais dédicacé à une libraire. J’ai déjà eu un cas similaire il y a quinze jours à Bondues avec une lectrice tout aussi désarçonnée. Je ne comprends pas le circuit qui s’opère si vous commandez un livre neuf et recevez un service de presse. Quoiqu’il en soit, manque total d’élégance, délit flagrant d’inélégance, de la part de cette Nathalie. Hum…

Répondu à une interview sur RCF ( toujours de supers interviews) et une autre pour un webzine où on m’interroge sur la création. J’ai suggéré qu’il fallait savoir s’entourer de personnes inspirantes. Mais s’entourer de personnes inspirantes ne veut pas forcément dire les fréquenter en permanence. Ce serait sans doute épuisant. C’est une question de distance (le souci de Giacometti avec son modèle, sa sculpture, et sa pensée, dont je parle dans mon roman : 37, étoiles filantes). Il faut savoir préserver sa solitude car c’est dans la solitude que les choses peuvent apparaître et se sculpter.  Mais il n’y a rien de plus triste qu’une solitude vide. Ce qu’il faut, c’est une solitude peuplée de personnes inspirantes. En ce qui me concerne, par exemple, il y a des personnes qui au cours de mes pérégrinations dans l’existence me marquent, ou me bouleversent - même un court instant - et auxquelles je n’arrête pas de penser, ou que j’essaye d’approcher ou d’enlacer, phrase par phrase, dans l’écriture de mes romans successifs. 


#writerslife 

dimanche 2 mars 2025

261

Je l’évoque à la fin de Neuf rencontres et un amour, mais jusqu’à présent j’avais du mal à expliquer en un flash ce qui s’est passé le jour où dans une rencontre littéraire un modérateur et un auteur, ligués ensemble, ont passé leur temps à débiner mon livre prétendant que je racontais n’importe quoi. Pour « 37, étoiles filantes » je n’avais selon eux pas le droit de m’accaparer Giacometti. Je n’avais pas raconté n’importe quoi, et non les gars, et proposais une connaissance sensible de Giacometti puisqu’à l’époque je partageais disons les mêmes préoccupations (une des raisons pour lesquelles je m’étais lancé l’écriture) et je situais l’action à Montparnasse un quartier que je connais par coeur contrairement aux ronchons ternes et furieux qui me harcelaient en public. Du mal à expliquer le traquenard dans lequel j’étais tombé jusqu’à ce week-end et la scène hallucinante où Zelinski se fait tomber dessus par Vance et Trump. Le passage où un journaliste à leur solde cartonne Zelinski sur le fait qu’il ne porte pas de costume convoque immédiatement une scène d’adolescence où des collégiens se moquent d’un autre parce qu’il n’a pas la tenue adéquate. Scène typique de harcèlement par laquelle beaucoup sont passés. La réponse de Zelinski qui suit son explication est assez géniale, il dit : Peut-être qu’un jour j’aurais un costume plus beau que le vôtre, puis il se reprend pour ne pas paraître aussi arrogant que les bullies et précise : ou peut-être beaucoup moins cher. À ma petite échelle d’écrivain troubadour, les organisateurs qui avaient eu vent de la tentative d’humiliation publique sont venus s’excuser (contrairement au modérateur et à l’auteur ligués contre moi). Par la suite, je n’ai plus jamais été invité à cet événement. Derniers coups de pinceaux à mon prochain roman. Quand un roman est fini ? Quand toutes les idées nouvelles qui surgissent font tâche dans le projet qui se termine. Le temps des démarchages commence - trouver une sortie - rapide j’espère - quelque part d’idéal. J’ai animé ces jours-ci un grand nombre d’ateliers d’écriture en visio : avec le Cifap pour la chanson, l’école Les Mots pour le roman jeunesse.

vendredi 14 février 2025

260

 (spécial Saint-Valentin)

M me dit : Je dirais qu’en amour je suis assez heureuse et plutôt insatisfaite. Elle ajoute : Comme la plupart des gens.
Josuah me parle du temps où l’écriture d’une seule chanson permettait d’acheter une maison. Je lui réponds que malheureusement je suis arrivé trop tard dans le métier de la musique. Né trop tard et j’ai commencé à travailler trop tard, quand tout s’écroulait. La première de mes chansons qui s’est retrouvée sur un disque important en terme de ventes je devais avoir 33 ans. Premier roman à 36 ans. Ah, s’étonne Joshua, qu’est-ce que tu as fait avant ? C’est vrai ça, qu’est-ce que j’ai fait avant ? Eh bien avant, je n’ai rien fait d’autre, je crois, qu’un peu d’études à rallonge et aussi vivre des histoires d’amour dont la funeste et fabuleuse propriété est qu’on ne voit pas le temps passer.
Je me souviens d’une nuit entière à Londres aux Olympic Studios seul avec Christophe (le compositeur et interprète des Mots Bleus et de la Dolce Vita). Une nuit entière seuls tous les deux où il m’expliquait son concept de compagnes. Il n’avait pas une seule amoureuse, mais plusieurs. Des compagnes. Il venait de tomber fou amoureux d’une serveuse du bar/hôtel Costes à Paris et il voulait qu’on écrive un album concept sur cet amour. J’ai essayé pendant plusieurs jours mais malheureusement n’ai pas été probant. On a le droit de ne pas se sentir probant. Je passais la journée à errer dans Londres en attendant qu’il se réveille (il vivait la nuit) et je me souviens d’une pluie diluvienne à la sortie du métro Shepherd’s Bush. C’est là qu’à la place j’ai écrit un texte pour Pierre qui s’appelle « Deux sous la pluie » et qu’il a mis sur son album.
J’aime l’idée qu’on puisse être chaviré, tourmenté, comme défenestré de sa routine, par une présence, un visage, un baiser. Oui, défenestré de sa routine.

lundi 3 février 2025

259

Ça ne va pas durer, mais depuis la mort de David Lynch les réseaux sociaux sont submergés d’extraits de ses films ou de ses interviews, et, poussé par les algorythmes, baguenauder sur son écran a pris une dimension plus poétique et rassérénante aussi. 

Masterclass d’Emilie Simon à la Sacem. Elle dit : « Je vois la vie comme un jeu vidéo, on ne peut pas passer à un autre niveau tant qu’on n’a pas réalisé ou débloqué un certain nombre de trucs dans le niveau où on est. »

Un lecteur de Saint-Raphaël qui l’année dernière avait lu « Neuf rencontres et un amour » vient cette année me demander une dédicace sur « J’aurais voulu être un Beatles », il prend le livre, fait quelques par dans le salon, et revient me dire : «Vous savez, je vous admire, il n’y a pas si longtemps encore les écrivains étaient vénérés, pour la raison que vous êtes connectés à des choses, vous allez chercher des choses qui ne sont pas à notre portée mais qui nous parlent puissamment quand on vous lit. » C’était un message d’une grande gentillesse. Je crois que son admiration venait du fait qu’il soupçonnait qu’aujourd’hui, les écrivains, la société n’en a plus rien à carrer.
On m’interroge sur le talent. Je réponds : je rencontre beaucoup de personnes qui ont du talent. Bien sûr. Mais souvent leur potentiel s’estompe, se rétracte ou se tarit, car elles sont cassées par des entourages de merde. Je parle d’entourage professionnel, mais aussi dans leur vie personnelle.
Sur recommandation, j’ai la liste d’une bonne demi-douzaine d’agents littéraires. Il faudrait leur écrire, mais déjà que je n’ai pas répondu à tout le courrier des voeux de nouvelle année, oh la la..
Mon programme commence à bien se remplir jusqu’au-delà de l’été. Moi qui voulais me garder des jours entiers pour la mélancolie, il va falloir plutôt, et encore, la distiller à tout moment.

mercredi 29 janvier 2025

258

Lors de la restitution des ateliers d’écriture que j’ai animés à la Médiathèque musicale de Paris, j’ai lu un poème en prose de Charles Bukowski qui s’intitule : « Maintenant que vous voilà professeur de création littéraire, qu’est-ce que vous allez leur apprendre ? ». C’est un poème bien drôle et réjouissant. Le principal conseil de Bukowski est d’enchaîner les chagrins d’amour, il prescrit de rechercher : « les amours malheureuses »… avant un revirement spectaculaire en fin de poème qui consiste à : «remonter la filière à l’envers et connaître le bonheur en amour ». Entre autres conseils aux apprentis autrices et auteurs il parle d’éviter toute course au succès (ah ah) et de proscrire absolument le jogging. Je fais un aparté à ma lecture en déclarant que je n’ai jamais compris pourquoi les joggers vous fonçaient dessus ou vous frôlaient de quelques millimètres de manière qui semble délibérée, n’ayant guère le souci, l’élégance, ce que vous voulez, de dévier leur trajectoire. À la fin de la soirée, Roland vient vers moi et m’apporte une réponse pour le moins sensée : « C’est parce qu’ils considèrent que toi tu te balades, et que eux ils souffrent. »

Rue de Buci il y a une pâtisserie salon de thé qui s’appelle The Smiths et hier y était attablée une fille absolument ravissante. Quand on y pense, c’est le combo parfait : The Smiths, du thé et des gâteaux.
Le type qui se rend à une soirée plutôt hyper chic, qui prend le métro et s’étonne avec ravissement que ça sent le propre, le désinfectant (dans ce palais des horreurs qu’est le métro parisien), et qui une fois arrivé à la soirée donne son manteau au vestiaire et s’aperçoit qu’un flacon entier de gel hydro alcoolique s’est déversé dans sa poche, produisant une tache humide à la fois sur le bas de sa veste et sur le haut de son pantalon, ce type, c’est moi.

mercredi 22 janvier 2025

257

 Je sors enfin de la grippe qui m’a terrassé pendant plus d’un mois et qui a laissé ma volonté et mon moral - comme le dit David Lynch : passer un certain temps sur l’autre rive. David Lynch a sans doute été le cinéaste le plus important pour les gens de ma génération. « Fire walk with me », c’est tellement sensationnel qu’il soit décédé au moment où Los Angeles était en flammes. Et aussi, lui qui a travaillé de manière obsessionnelle sur l’âge d’or d’Hollywood, que deux jours après sa mort Trump dans son discours inaugural parle d’un nouvel âge d’or pour l’Amérique. Comme si un monde venait de partir en cendres. J’aurais beaucoup de choses à dire sur David Lynch en tant qu’artiste, par exemple ce parallèle que j’adore : Lynch-Kyle MacLachlan / François Truffaut-Jean-Pierre Léaud, et ses déclarations sur la méditation, sa vision du monde, qui permettent de faire un rapprochement avec George Harrison. Et puis c’était quelqu’un à l’inspiration intarissable qui a souvent été à la recherche de moyens financiers pour lui permettre de poursuivre son oeuvre, ce qui malheureusement est une part constituante de la condition d’artiste.

Terminé (pour de bon) mon roman que je peaufine (encore) par endroits. Un roman assez volumineux, + de 100 000 mots, car le temps doit s’écouler à l’intérieur. J’en suis à la chasse aux imperfections, c’est-à-dire aux mensonges quand un roman devrait crier sa vérité à chaque ligne. J’ai hâte qu’il soit lu mais je ne sais pas encore dans quelles conditions. Ce sont des temps d’incertitude pesante. C’est difficile de s’extraire de l’écriture d’un long roman , tout ce qui a un rapport avec la réalité a tendance à vous déprimer les jours qui suivent, parfois un seul « bonjour » en dehors du roman vous demande un effort considérable. C’est comme une pneumonie pour la réalité. Heureusement c’est un état qui s’atténue peu à peu.

vendredi 20 décembre 2024

256

J’ai appris que JB s’est donné la mort. Je l’ai appris à une soirée du festival de Toulon, alors que je baguenaudais parmi les visages, un auteur est venu vers moi et m’a donné cette funeste information dont je n’ai su que faire dans le contexte, à part être totalement abasourdi. La dernière fois que j’avais eu JB au téléphone j’étais dans un parc, et des perruches sauvages étaient venues se poser sur une branche tout près de moi. Elle étaient restées là le temps de la conversation. JB m’avait parlé d’un scénario qu’il voulait qu’on écrive ensemble d’après un livre de Zep avec qui il était en contact. La première fois que JB m’avait contacté c’était à l’été 2020, il voulait coécrire avec moi un spectacle de jazz d’après une émission culte en Suisse : Jack Rose, à laquelle il avait participé à la RTS où il travaillait. Je ne le connaissais pas, pas plus que l’émission, mais il m’apprit qu’il voulait absolument écrire avec moi grâce à mon livre : « J’aurais voulu être un Beatles » dont il venait de terminer la lecture. Il avait été ému par le passage où Paul McCartney va apprendre l’accord de SiB7 chez un étudiant, un accord qu’il échange contre un disque d’Elvis qu’il a en double, et quand il est sur le point de rentrer chez lui, du fait que tous les intérieurs anglais se ressemblent, en bas de l’escalier avant d’ouvrir la porte d’entrée il croit reconnaître sa mère, décédée il y a peu, qui chantonne dans la cuisine. Cette scène l’avait profondément marqué. Depuis, il offrait le livre à toutes ses connaissances. Son enthousiasme m’a convaincu de dire oui, même si je ne suis pas un expert en Jazz. Un an plus tard le spectacle s’est joué, et JB m’a fait visiter Lausanne par un après-midi ensoleillé. (J’y étais passé en coup de vent en 2005 pour enregistrer Radio Paradisio). Des hauteurs jusqu'au lac selon un itinéraire choisi qui révélait des demeures fabuleuses, des parcs, des passages secrets. Il m’avait parlé de grandes difficultés dans sa vie perso, mais la création le stimulait, les projets toujours, d’autant que le spectacle sur lequel nous avions travaillé avait pu voir le jour dans un délai raisonnable. Il était aussi lié à Laurent Voulzy, il est le seul à avoir filmé un moment de création qui n'est pas "pour la caméra" entre Souchon et Voulzy, le seul à avoir saisi un moment véritable, et il le gardait dans ses archives comme un trésor.

Je vais beaucoup penser à lui en cette période de Noël où les amis disparus, la famille disparue, reviennent se blottir contre nous, nous qui continuons à habiter ce monde de projets.

samedi 14 décembre 2024

255

 Déçu qu’il n’y ait pas eu de contrat poche pour « Neuf rencontres et un amour ». Qu’est-ce que j’en pense ? Hé bien, c’est la loi cruelle de ce business. Déjà, j’avais été triste que « La ballade de Pattie… » ne soit pas prise en poche. Pour Neuf rencontres, j’aurais bien ajouté une scène de sexe pour une sortie poche. Une scène où Anaïs aurait fait l’amour à son mari tout en pensant à Artaud. Ahah ! Parfois il y a des scènes qui vous apparaissent alors que le livre est fini. Ce n’est pas toujours le cas. Pour la sortie poche de « L’âge des amours égoïstes », j’ai pensé ajouté une ou deux scènes avec le père, parce qu’on m’avait beaucoup parlé de ce personnage et puis en relisant le livre je n’ai pas su où les intégrer, le livre fonctionnait comme ça, selon moi, sans que j’ai besoin d’ajouter une scène, malgré l’opportunité, le désir ou la tentation.

Je donne beaucoup d’ateliers d’écriture en ce moment, j’accompagne une quinzaine de personnes avec leurs livres, romans jeunesse pour la plupart, je pense que j’aurais été un éditeur aux petits oignons mais j’ai trop la nécessité de poursuivre une oeuvre, tellement de livres que je voudrais écrire, de chansons aussi. Aujourd’hui dans la chanson c’est compliqué car, à l’instar des créateurs de contenus, les algorithmes flattent l’ hyper présence, donc la plupart des artistes qui arrivent et n’ont pas de notoriété qui les place d’emblée sur orbite sont encouragés à produire beaucoup. Dans la majorité des cas, la qualité en pâtit, surtout que c’est une époque où l’on privilégie la forme, l’image ou la prod, plutôt que le fond. Donc il y a une infinité de nouvelles chansons qui débarquent et dans lesquelles il n’y a rien d’intéressant. Ni vision ni intensité. Ni poésie. Ça a pour avantage de replacer la poésie dans les livres. Alors que, disons, dans la seconde partie du 20ème siècle, la poésie a migré des livres aux chansons. Le voyage retour a commencé.
En immersion dans l’écriture du dernier tiers de mon projet de prochain roman. Je me demande si je dois chercher/prendre un agent ou pas. L’un des débats à l’issue incertaine avec soi qui m’accapare depuis plusieurs jours.

vendredi 14 juin 2024

254

Il m’arrive de retrouver des petites notes écrites à mon attention de la main de mon père. Dans la précipitation, avant qu’on le conduise une dernière fois à l’hôpital. Celle-ci concerne la voiture. Chaque fois que j’avais un pépin avec ma voiture je l’appelais, parce que je savais que ça lui faisait plaisir de s’occuper de ces choses là pour moi. La mécanique, les choses matérielles, pour lesquelles j’ai si peu de connaissance ou de talent car à chaque fois, pour me sortir d’une embûche, j’appelais mon père. Pas comme un privilège d’enfant unique pourri gâté. Mais parce que je savais que rien ne lui ferait + plaisir de se savoir utile pour moi dans des domaines où il excellait. J’ai gardé la voiture encore dix ans après sa mort, uniquement pour m’occuper de ma maman, la conduire à des rendez-vous cardiologiques, médicaux, faire ses courses deux fois par semaine, puis les déménagements vers la fin. Le jour où à son tour elle a quitté ce monde, j’ai vendu ma voiture et n’ai plus jamais conduit depuis. J’ai eu de la peine en vendant cette voiture. J’ai eu l’impression de l’abandonner. Comme un animal, comme quelqu’un. J’avais le coeur brisé et l’ai encore quand j’y pense. Mais j’ai l’impression que depuis toujours, et ça ne s’améliore pas avec l’âge, j’ai le coeur brisé en permanence, pour un rien. Un chat abandonné, une vieille personne qui compte ses sous dans un magasin. Je n’ai pas suffisamment de petits mots de mon père pour me dire comment réagir à chaque situation. Alors j’improvise, je camoufle, je garde en moi, et je créé des choses et des moments.

dimanche 10 mars 2024

253

Dans le TGV Lyria, il y a un type qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Vladimir Nabokov. Ne manque plus que le filet à papillons

🦋
Je suis à l’arrière d’un taxi en compagnie de Bernard Werber et Luc Ferry, et ils se mettent à parler des chats, des chats de Luc Ferry dont il est complètement gaga et des chats d’Hemingway, les chats de sa villa de Key West qui ont six doigts de pieds. C’est Bernard qui lui en parle. Il n’a pas le terme exact et là je me dis que je vais intervenir, que je vais leur dire que le mot qui désigne cette race de chats est « polydactile » et que je le sais parce que j’ai écrit un « Petit éloge des chats ». Et je n’ose pas le faire. Et je me dis que je suis bien débile de ne pas oser, que 80 % des écrivains que je connais profiteraient de cette situation pour faire savoir à Luc Ferry et Bernard Werber qu’ils ont écrit un Petit éloge des chats. Et alors un duel s’engage en moi entre la partie qui veut intervenir et celle qui trouve ça vulgaire de se mettre en avant et afficher son livre. Bien sûr, c’est la seconde partie qui gagne et je me terre dans le silence pendant qu’ils parlent chat. Je crois que de nature et par tempérament : 1/ J’ai toujours peur de déranger 2/ Je n’aime pas m’imposer. En fait, j’en ai une sainte horreur, ce qui est tellement nul je le conçois pour qui veut faire quelque chose dans le domaine artistique, et finalement avec cette nature particulière c’est déjà un doux miracle d’être arrivé où j’en suis.
Semaine dernière un journaliste a comparé mes deux disques : pour lui “Comme elle se donne” est le disque du corps et “Les attaches fines” celui du coeur.
Dans Blue eye Samuraï, le personnage de Ringo (qui a effectivement un côté With a Little help from my Friends) déclare qu’il y a quatre voies, quatre schémas pour un homme à travers le monde : the farmer (le fermier), the artisan (l’artisan), the merchant (le marchand) et the warrior (le guerrier). Rien concernant l’artiste. Peut-être serait-on tenté de l’inclure dans la catégorie artisan, mais par les temps qui courent je pense que l’artiste est directement à mettre parmi et au premier rang des warriors.

mercredi 6 mars 2024

252

 Writer’s life (252)

Envoyé à Iris la V1 d’un texte pour un petit livre que j’aimerais faire assez rapidement. L’autre jour à Tours, un lecteur m’a parlé de la structure de « La ballade de Pattie, George et Eric », il m’a dit avoir adoré le livre notamment la structure, ce qui m’a fait très plaisir, le livre était resté vraiment confidentiel (la presse n’y a quasiment accordé aucun intérêt), alors que c’est sans doute un de mes livres que j’aime le +. J’enchaîne beaucoup de choses qui requièrent toute mon intensité : Astaffort / Cifap / Suivi de manuscrits jeunesse pour l’école Les Mots / commission des programmes Sacem, suis bien crevé et j’essaie pourtant de garder des espaces vitaux pour la création, c’est dans la création, dans l’horizon de nouveaux projets, que je respire pleinement. Les choses avancent mollement pour la diffusion du disque (mais déjà, il est fait ! Il existe !) les suites à donner, les perspectives possibles, ce qui me déconcerte assez, bien que lucide sur l’environnement actuel et la place infime laissée à l’écrasante majorité des artistes. Interview pour le magazine Longueur d’ondes, le journaliste me parle avec beaucoup d’exaltation des chansons et me dit qu’il a reçu mon disque comme un manifeste du romantisme, et il me demande si j’ai eu conscience d’écrire un manifeste au moment de sa création. Il me dit aussi que par mon travail je suis une sorte de passerelle entre la chanson et la littérature. Je lui réponds que ça me va, je préfère être une passerelle qu’un péage. J’ai tellement affaire à des algorithmes plutôt qu’à des personnes vraies et sensibles que durant l’heure qu’a duré l’entretien je n’en revenais pas qu’une personne ait pu si bien ressentir ce que j’ai essayé de faire dans ce disque. Cela m’a fait penser à cet aphorisme de Cioran que j’utilise parfois en atelier d’écriture : « Quand on rencontre quelqu’un de vrai, la surprise est telle qu’on se demande si on n’a pas été victime d’un éblouissement ».

271

  Cavaler, fuir le feu. Il y a le désastre de toutes ces familles qui ont perdu leur maison, et les séquences qui s’impriment dans ma tête d...