Journal de bord et réflexions d'un écrivain dans ce monde trouble, troublant, et troublé.
jeudi 26 mars 2020
102
Writer’s life (101)
Au milieu des années 80, mon père a vu Michel Hidalgo porter à la télévision un maillot blanc à rayures bleues. Il s’est mis en tête de porter le même maillot que Michel Hidalgo et a fini par le trouver. En fin d’après-midi, pour travailler dans son jardin, passer le jet d’eau sur les fleurs, il arborait son maillot aux couleurs du sélectionneur de l’équipe de France. Mon père était un grand sportif : joueur de foot au Racing club de Paris, médaillé d’athlétisme dans sa jeunesse, joueur et organisateur de tournois de tennis, quand il a pris sa retraite de l’aviation civile ses collègues lui ont offert un vélo de compétition. Je pense qu’il a été triste toute sa vie que son fils unique soit une bille en sport, la corvée que c’était pour moi d’aller au tennis le mercredi après-midi, et si je m’y pliais de bonne grâce c’était pour faire plaisir à mon père et parce qu’une fille des environs qui me plaisait jouait dans le même cours. Mon père a fini par accepter mon total inintérêt pour le sport (et la compétition), mais sans jamais pouvoir partager avec moi sa grande passion. Aujourd’hui, j’apprends par le Facebook d’Hubert la mort de Michel Hidalgo et je pense à mon papa qui l’adulait tant et qui partageait avec ma mère le bonheur de prendre soin de leur jardin, arborant à la tombée du soir le maillot blanc aux rayures bleues de son idole.
Compliment en temps de crise de Zoé qui me dit : « Fais très attention à toi, il n’y a pas que les vieux qui sont touchés mais aussi les jeunes gens ». Tatiana, trop chou, qui évoque Alcie dans le magazine Le parisien.
Trouvé un carnet de poèmes de ma grand-mère maternelle, Marie Piraprez. J’aime particulièrement le début d’un poème intitulé Le soir, cette première phrase qui fait : «Le baiser de la nuit pèse sur la prairie ». Je trouve ça beau et merveilleux. Des mails en attente et si peu la force de m’y consacrer. Ce faux rythme du confinement me pèse plus qu’un baiser de la nuit ne pèse sur la prairie. Je prie pour un retour rapide de la vitesse, du frôlement, du désir, de l’effervescence. Je garde la force que j’ai pour tenter de gambader dans l’écriture en cours d’un futur roman.
#writerslife
mardi 24 mars 2020
101
Writer’s life (101)
Période épuisante. Rendez-moi le pouvoir de tomber légèrement dingue de filles frôlées dans les fêtes, aperçues dans la rue, examinées en douce pour une parole échappée dans une conversation au café, rendez-moi la possibilité qu’une fille qui me plait s’endorme sur mon épaule au retour de quelque chose d’intense, rendez-moi le soleil intérieur, la brûlure que je tais, rendez-moi la pâleur de prier en secret pour qu’une fille dont la présence sur terre me bouleverse s’assoit à côté de moi dans un bus ou un train, à l’arrière d’une auto, rendez-moi ce que je préfère dans l’existence et que je n’ai jamais dissocié de l’écriture.
Ce nouveau rituel : prendre des nouvelles sur Facebook des ami(e)s ou connaissances contaminés par le virus (de + en + nombreux), lire aussi les journaux intimes qui pullulent sur la toile. J’ai toujours eu un goût pour le journal intime en tant que genre littéraire. J’ai tenu le mien en ligne de 1998 à 2014. C’est un formidable terreau d’écriture. Pourtant les journaux que je lis actuellement dérivent très vite du côté intime au côté extime. Ils subissent la pression, souvent la foudre, des commentaires, du qu’en-dira-t-on, de l’ironie et du sarcasme. Ils perdent ce qui justement doit en faire leur force : qu’ils nous isolent le temps de la lecture de l’angoisse dans laquelle nous sommes en permanence plongés. Le « Je » du Journal intime devrait toujours résonner en « nous », non tant par ce qu’il raconte que vers là où il nous entraîne. C’est l’aventure d’un tête à tête.
Adorable message de Fabienne qui me dit qu’elle a rêvé de moi et qu’elle s’inquiétait parce que j’étais, dans son rêve, tout triste. Je lui dis que c’est sans doute mon fantôme chagrin, comme ceux qu’il y a dans Alcie, qui a voulu se dégourdir les jambes, et que je suis heureux qu’il ait choisi un rêve de Fabienne pour le faire, qu’il a dû s’y sentir en sécurité.
Un beau message de René qui a dû reporter un tournage et tente de travailler sur un nouveau roman : ce drame c’est au moins « une façon de nous rappeler que nous appartenons tous à la même espèce : l’espèce humaine, qu’elle est fragile et que la mort n’a pas de patrie ».
Reçu aussi un mail étrange de Netflix qui me dit : « Don’t forget to finish sex education ».
#writerslife
dimanche 22 mars 2020
100
Writer’s life (100)
Les choses ne changent pas. Les filles qui aimaient se prendre en photo quasiment à poil dans des paysages adorables et poster leurs clichés sur Instagram continuent à se prendre à poil dans des intérieurs (plus ou moins) adorables.
J’avance lentement dans l’écriture de mon prochain roman. Le temps qui passe fait partie du travail. Comme le thé doit infuser pour révéler sa substance. Comme le dit Sir Patrick Stewart dans la nouvelle série de l’univers Star Trek : «Earl Grey never fails !» Sauf que ce temps s’étire en angoisses sérieuses ou dérisoires.
Cette phrase du Journal de Jean-René Huguenin qui m’a toujours paru d’une beauté inéluctable résonne encore plus fort aujourd’hui en ces temps de confinement général : «Les autres n’existent pour moi que transfigurés, c’est-à-dire lorsque je suis seul.»
Tous ces gens qui prennent la plume pour attaquer Leïla Slimani, si brillantes soient leurs réflexions et leurs punchlines, ça me dégoûte. Ok, on ne prête qu’aux riches, c’est épuisant, frustrant, et ce n’est pas nouveau. Mais tous ces gens qui préfèrent vilipender et ironiser, que créer. On assiste à une véritable curée. Ça me fait penser à ce titre de Cabrel : « Leïla et les chasseurs ».
Par la fenêtre, je vois des ambulanciers couverts de la tête aux pieds qui viennent chercher une personne âgée dans une maison voisine. J’imagine aussitôt le pire. La réalité n’est peut-être supportable que pour celles et ceux qui, comme moi, imaginent tout de suite le pire. Elle ne peut que nous contredire pour le meilleur.
S’il y a un truc qui m’a toujours sidéré - dans ce voyage que je qualifierais de lunaire sur terre - c’est la manière tout à fait naturelle qu’ont des personnes que vous appréciez de s’acoquiner ou d’entretenir des relations + que chaleureuses avec d’autres qui vous semblent de parfaites fripouilles égotistes, opportunistes ou/et malfaisantes. À chaque fois, la sidération. Comme si on avait triché avec vos sentiments ou votre perception. De la même manière qu’adolescent je pouvais être sidéré - mais cette fois dans le bon sens- en constatant le peu d’effet que je faisais sur les connes.
#writerslife
samedi 21 mars 2020
99
Writer’s life (99)
Ce virus qui nous punit de nous asseoir à-côté, et le temps qu’il nous plait, des personnes qui nous plaisent.
Difficile d’écrire et d’intégrer ou de rejoindre ses fictions personnelles quand le quotidien nous plonge dans un scénario collectif digne de la science fiction.
De + en + de connaissances ou d’ami(e)s contaminé(e)s. Même sortir faire quelques pas commence à me décourager (moi qui avais l’habitude de traverser Paris plusieurs fois par jour, et d’y trouver dans le mouvement, ou l’obsessionnalité, de mes pensées, et les visages rencontrés, matière à inspiration.)
Il y a deux jours, au Journal télé un journaliste a interrogé une vieille dame dans la rue, lui a demandé si elle avait son attestation de sortie. La dame a répondu que non, elle n’était pas au courant, puis elle a demandé en retour, la voix pleine d’un espoir déçu par avance : «Ça veut donc dire que le café est fermé ? ». Elle a rebroussé chemin avec tristesse. Je ne sais pas pourquoi ce court moment m’a brisé le coeur. Peut-être parce que j’ai imaginé sa solitude, estimé que ce petit tour au café était l’unique luxe de sa journée, peut-être parce que tout ce qui concerne les personnes âgées me renvoie aux dernières années de ma mère, et même si je lui téléphonais plusieurs fois par jour et allais lui faire ses courses trois fois par semaine - moins de peur qu’elle manque de quoi que ce soit que pour ne pas qu’elle ressente une trop grande solitude. Cette séquence, qui m’a ému donc, je la retrouve dans l’émission Quotidien, un jour après, sous un angle tout différent. Le commentaire et les journalistes sur le plateau se moquent de la vieille dame, dans le genre : «Ah la vieille roublarde qui essaie d’échapper au contrôle ! » Là où j’y ai vu la dureté de sa condition de vie ils n’ont vu - et ne font voir - que tricherie mensongère. C’est étrange comme une même séquence peut provoquer deux sentiments/interprétations quasi contradictoires. Peut-être est-ce moi qui suis trop naïf, trop sensible, qui sait, et, en même temps, je m’en voudrais de voir le monde en permanence sous l’angle de l’ironie, de la dissimulation, et du ricanement.
#writerslife
vendredi 20 mars 2020
98
Writer’s life (98)
Si c’est une guerre, comme l’a martelé le Président, c’est une guerre inédite où on envoie les blouses blanches au front, en première ligne, avec souvent pour seules armes des bâtons dans les mains.
Inquiet pour un ami qui est à l’hôpital. Sans pouvoir rien faire d’autre que d’attendre des nouvelles, j’allume les petites bougies rapportées de Sainte-Anne d’Auray lors de la tournée des Nocturnes littéraires l’été dernier.
Tout d’un coup dans les villes, des personnes renvoyées à une solitude qui n’a pas d’égal - autre que celle du DA d’une maison de disques ou du journaliste littéraire qui du jour au lendemain se fait virer de son poste et n’intéresse plus aucun de ses «amis » qui se pressaient des jours et des soirées entières pour lui cirer les pompes.
J’avance dans l’écriture d’un roman mais moins vite qu’envisagé, il faut sans cesse évacuer le stress lié à la situation actuelle, et il y a aussi que, d’habitude, je pense que les personnes qui écrivent adorent faire leur tanière, leur terrier de silence, dans le mouvement incessant. Comme un texte doit pouvoir créer sa part d’éternité dans le rythme. S’isoler dans l’isolement général est moins propice à l’écriture que trouver en soi un espace fiable dans la vie qui bouge, émerveille et bouleverse, malmène et disperse, de toute part.
Juliette, qui se bat comme une dingue pour préserver la flamme d’Alcie, m’envoie les articles de presse qui arrivent. Mon premier élan est de les partager sur les réseaux et puis la seconde d’après je me dis que ça ne sert pas à grand chose et que c’est indécent. Déjà, en temps normal, les écrivains qui tartinent systématiquement leurs murs du moindre petit article ou post reçu et en font des tonnes voire des complaintes en remerciements, ça a tendance à me fatiguer, alors dans le contexte… J’espère retrouver le goût de la célébration en des temps meilleurs. J’allais dire : normaux. Terrible époque où ce que l’on se souhaite de meilleur s’apparente au normal.
#writerslife
mercredi 18 mars 2020
97
Writer’s life (97)
Inquiétude en recevant les messages d’ami(e)s de + en + nombreux à être testés positifs au coronavirus ou à se mettre volontairement seuls en quarantaine après avoir fréquenté quelqu’un déclaré positif.
Grande fatigue et désarroi, le contrecoup de toutes ces semaines de travail, d’emballement, d’excitation pour la sortie d’Alcie stoppée en plein élan. Charlotte et Fred me rassurent. Me disent que tout va reprendre de + belle dans quelques semaines. Il y a aussi les annulations successives de festivals et le chagrin de personnes avec qui j’entretiens des liens amicaux depuis plusieurs années. À chaque événement qui s’annule, j’ai l’impression d’être sur le pont avec les organisateurs, de partager leur peine et leur dépit. Ainsi, d’annulation en annulation, je commence à avoir le moral à fond de cale. Hâte de repartir sur les routes défendre Alcie et la faire connaître, hâte de pouvoir enfin voyager avec elle.
Charlotte me demande si j’ai réussi à rejoindre un lieu que j’aime, une maison, avant l’annonce du confinement. Je lui dis que depuis quelques années ma maison est dans le mouvement. Dans mes livres, aussi.
J’ai écrit deux romans qui ont pour thème majeur le home à l’anglo-saxonne : Les jonquilles de Green Park, et l’appel de Portobello Road. Si je pense à l’existence d’une maison pour moi, je me revois adolescent au retour d’étés successifs passés en séjour linguistiques sur la côte Est américaine. J’adorais le jour du retour à Marsinval : ma mère me préparait plats et gâteaux préférés, et je regardais seul ou avec mon père les films qu’il avait enregistré durant mon absence sur son magnétoscope JVC. Mes parents travaillaient dans leur jardin, j’écrivais des bribes de chansons et des scénarios de films d’une ou deux pages.
Il y a une longue fille brune en imperméable qui passe sous ma fenêtre, dans la rue déserte. Je me dis : Qu’est-ce qu’elle fabrique avec un imperméable par un temps pareil ? Et aussi : ça doit bien être la première fois depuis longtemps qu’une fille peut se promener toute seule en pleine rue sans se faire emmerder.
#writerslife
mardi 17 mars 2020
96
Writer’s life (96)
Quand mon père est mort pendant la canicule de 2003, je me souviens qu’à un moment ils l’ont renvoyé à la maison. Plus assez de lits à l’hôpital. Bien sûr, lui, il était heureux comme un gosse de pouvoir revenir à la maison. Mais ça n’a pas duré longtemps. Il a eu des hallucinations à cause de la morphine ou de ce qu’on lui administrait contre la douleur. Ma mère a dû lutter toute la nuit pour qu’il ne rompe pas les fils qui le maintenaient en vie et ne tombe pas de son lit. Ce fut une véritable lutte. Elle était seule. Dès le lendemain, on ramenait mon père à l’hôpital où déjà, en 2003, faute de moyens, on entassait les gens dans les couloirs.
Message de Sarah qui s’inquiète que je sois privé de ressources pendant cette période. J’avais heureusement un peu de sous de côté. J’ai toujours vécu au dessus de mes moyens, même si je dois faire preuve de réalisme depuis la mort de mes parents et me dire qu’il n’y aura personne de légitime pour m’aider en cas de coup dur. Le premier truc réaliste a été de rendre mon appart à Paris, un an après la mort de ma mère, appart dont le loyer était, bien évidemment, exorbitant. Et puis, je pense souvent à cette phrase de bon sens qu’elle répétait : « Plaie d’argent n’est pas mortelle ».
Il y a un phénomène de petite mort avec les personnes que vous avez l’habitude de voir, croiser, qui font partie de votre écosystème sensible. On se dit zut c’est une preview de ce qu’on va vivre dans quelques dizaines d’années, sauf que peut-être on ne le ressentira pas autant, à moins d’errer en fantôme nostalgique, entre deux mondes. Nous vivons un aperçu, une preview de l’interruption définitive. Alors on se dit : ah les personnes qui sont essentielles à mon séjour dans ce monde, dès que tout ça sera fini je vais le leur dire, et les personnes que j’adore fréquenter ou croiser dans ma vie je vais leur dire, et les personnes auxquelles je pense plus de deux fois par jour je vais leur dire, et les filles à qui j’ai envie de faire l’amour je vais leur dire…Heureusement, reviendront au moment des retrouvailles, les barrières et les empêchements qui sont, peut-être au final, bien utiles en temps normal.
#writerslife
lundi 16 mars 2020
95
Writer’s life (95)
Temps étrange où les gens sont prêts à lyncher celles et ceux qui toussent sans mettre la main devant la bouche (pensée que je suis prête à mettre en application en temps normal).
Marie me dit : « Je pense bien à toi et au « Petit éloge du baiser » sur lequel tu travailles ! Dans cette période où personne n’a le droit de se toucher ou de s’embrasser, ça doit être dingue de travailler là-dessus. En même temps, c’est beau, c’est stendhalien, tu peux tout miser sur la cristallisation ! ». « Oh, lui réponds-je, tu sais depuis ma prime adolescence il y a tellement de baisers qui sont restés au stade de la cristallisation que mon coeur ressemble à la Grotte des demoiselles (une grotte riche en stalagmites et stalactites. Hum !)
Anne me dit : «Le bon côté de ce qui nous arrive c’est que tous les gens empêchés de se voir pendant des semaines vont se manquer, se désirer, se fantasmer, avoir une envie dingue de baiser ou de s’embrasser quand tout sera fini. ». « Oui, dis-je à Anne, je suis d’accord. D’accord avec le talent et la puissance du fantasme. Parce que sans fantasme, quand on pense de manière rationnelle aux gens, il y en a quand même très peu qu’on a envie d’embrasser. »
Compliqué de trouver l’ardeur au travail en la séparant de l’angoisse de la situation actuelle. C’est un effort en plus. Et encore, comme me le dit si justement Lorraine qui a perdu ses deux parents et est, comme moi, enfant unique : « Tu imagines, l’inquiétude qui serait la nôtre s’ils étaient en vie ».
Une période si angoissante, dure, inédite, mortifère et surréaliste qu’on se croirait ce soir dans un épisode de Black Mirror. Si bien qu’à un moment, lors de l’allocution présidentielle, j’ai crû qu’il allait escamoter sa gravité par un sourire et dire dans une conclusion digne d’Orson Welles : « C’est pourquoi à partir de demain midi il ne sera désormais plus autorisé que de se déplacer en sous-marin jaune. »
#writerslife
dimanche 15 mars 2020
94
Writer’s life (94)
En deux jours, la prudence a fait place à la raison qui donne raison à la panique réelle.
X, qui a lu Alcie avec sa fille, me dit à propos de Y que cette pimbêche frivole mélange une part de ce qu’elle voudrait être avec une part de faux. Il y a des gens, me dit-elle, qui sont des anifaux.
Retours enthousiastes sur Alcie : la poésie et l’interactivité du livre, le bonheur de le lire avec les enfants, et des ateliers spontanés de dessins d’anifaux qui peuplent l’après-midi en cette période de confinement.
Après l’annulation des festivals, coup dur avec la fermeture des librairies. Des libraires très inquiets. Des écrivains privés de ressources financières pendant un temps indéterminé.
Les deux choses qui vont vraiment cartonner avec le confinement : le service de streaming de Disney qui arrive le 20 mars, et, le porno en streaming, certainement.
Acheté deux tablettes de chocolat à une fille très jolie (oui), et retourné m’enfermer dans le prochain roman. M’enfermer dans l’écriture d’un roman c’est-à-dire m’échapper, m’aérer, respirer, oublier la stagnation, le manque de, le danger et le désespoir ambiants.
Sur le rivage, je croise ces filles qui de mars à juin peuplent la plage ou les planches, en bandes. Elles sont plus tristes que d’habitude. Enterrement d’une vie de jeune fille pour un mariage qui n’aura peut-être par lieu (par interdiction gouvernementale, plus que par lucidité personnelle). L’une d’elles me regarde et fait une messe basse à sa copine, du genre : « C’est qui ce type qui se balade un livre à la main ? »
Zoé me téléphone alors que je marche le long de la mer. Elle me dit : «Tu es confiné face à l’infini».
samedi 14 mars 2020
93
Writer’s life (93)
Période bien sombre pour les écrivains qui ne sont pas touchés par la grâce d’un succès démentiel et dont les ressources principales concernent les rencontres, les interventions en milieu scolaire, les tables rondes etc. Déjà que nous avons eu les gilets jaunes et les grèves des transports. La saison dernière, pour la Petite sonneuse de cloches, j’ai dû annuler une demi-douzaine de dates, et dans les semaines qui viennent c’est pas moins d’une vingtaine d’événements rémunérés qui partent en fumée. Hum ! « Contre mauvaise fortune, bon coeur », dit l’adage. Je viens de retrouver une photo de l’arbre magnifique qui était du côté rue dans le jardin de la maison de Marsinval. Lui aussi est passé par tant d’hivers, et toujours il a su refleurir de plus belle. Mes parents aimaient tellement leur jardin et cet arbre. Je pense à ma mère qui ne s’est jamais laissée décourager par l’adversité. Moi, un rien m’effraie, comme depuis le jour où j’avais trouvé mon père étalé de tout son long dans l’entrée de la maison, suite à un premier infarctus. Je ne sais pas pourquoi je pense à ça. J’étais seul avec lui, ma mère travaillait. Je me suis senti tellement désemparé, impuissant face à mon père prostré et à terre. Heureusement je crois, un voisin est arrivé ou je suis allé chercher un voisin (je ne sais plus). Je reviens vers l’arbre sur la photo. L’arbre qui souffrait, endurait, puis qui refleurissait à chaque saison, et moi, surprotégé par mes parents, qui n’avais vraiment pas ou peu conscience des douleurs de ce monde.
Après une longue promenade dans le vent, j’ai passé l’après-midi à travailler sur un prochain roman.
#writerslife
vendredi 13 mars 2020
92
Writer’s life (92)
Étrange dans le contexte actuel de commencer à travailler sur ce «Petit éloge du baiser » que m’a demandé Aude. Moi qui, dans l’adolescence et ce qui s’en suit, suis mort + d’une fois en dedans pour un baiser que je n’ai pas pu donner, ou échanger, j’ai la sensation aujourd’hui qu’un baiser peut conduire à la mort. Un baiser qui conduit à la mort, c’est vraiment la fin de la civilisation.
C’est une file ininterrompue d’annulations : mes rencontres pour les romans, les interventions scolaires, les dédicaces en librairie, à chaque fois je prends et partage la tristesse et le désarroi de chaque organisateur.
Dernier atelier d’écriture à Nancy. Beaucoup d’émotion avec les étudiantes et étudiants que je retrouvais deux fois par semaine depuis début janvier. Hier soir, ils m’avaient préparé une fête. Je n’avais pas bu de cherry coke depuis 1997. J’ai fait pas mal de blagues pour détourner l’émotion qui nous étreignait tous. En relisant les poèmes et textes courts produits pendant l’atelier, je me dis : quand même quelle lumière, quelle force et quelle intensité nous avons réussi à créer !
Envoyé à Fred le texte du tome 2 d’Alcie après une dernière relecture avec Charlotte.
Quelques jonquilles apparaissent dans le paysage entre Le Mans et Nantes, et je pense à mes héros des Jonquilles de Green Park, Mila et Tommy qui continuent de s’attendre et de se retrouver quelque part en moi.
Dans les rues de Paris. Toujours ce goût de trop peu /d’interruption badine, qui me fragilise.
En amour aussi, tout est une question d’accueillir, de succomber à, d’assimiler, de partager, de fuir, de s’offrir à, ou de quitter, une obsession.
#writerslife
jeudi 12 mars 2020
91
Writer’s life (91)
Joli message de Marie qui me dit : «Mardi on t’a adoré pour toujours », dans mon rôle de maître de cérémonie au Prix Castel du roman de la nuit. Le lendemain, dès l’aube direction Montaigu pour les délibérations du Prix Ouest Jeunesse. Heureux d’être là-bas avec Patricia et toute l’équipe au lendemain du choc qu’a été la nouvelle de l’annulation du festival. Tout le pays semble s’effondrer de manière + ou - rationnelle et la culture, comme souvent, est dans les premiers à tomber. Dans le TGV, rencontre impromptue avec Jean-Yves qui m’annonce que ses concerts avec Michel Jonasz s’annulent également.
Rencontre en médiathèque avec des enfants. Avec Fred, on réussit à faire un super tandem pour les captiver et les faire marrer. J’ai commencé par inscrire au tableau des tas d’équations incompréhensibles et j’ai dit aux enfants (entre 4 et 8 ans) : « Allez, on vous donne cinq minutes ». On a travaillé sur Alcie et les portraits d’anifaux, une des trouvailles du livre. Fred qui revient du Mexique raconte Cortés et les premiers conquistadors qui se font dévorer par des alligators. Je dis aux enfants : « Vous voyez, les enfants, quand vous avez du chagrin dans la journée, dites-vous qu’au moins vous êtes mangeables ! » Bref, tout le monde a bien rigolé.
Je réponds à une interview sur l’écriture de romans. Je dis que le roman est pour moi un espace à la fois vital et impossible. Parce que mes personnages s’y parlent comme il est impossible de parler avec quiconque dans la vie. Il y a un discours qui appartient à celui du rêve, du désir, et tout peut se dire en rendant justice à ce qui est dit. Peut-être qu’il y a une ou deux personnes avec lesquelles il m’est arrivé de parler dans la vie comme se parlent idéalement les personnages dans mes romans.
Rêvé de X. Elle me prenait dans ses bras. Me respirait. Ne me lâchait plus.
Grande tristesse avec tout le programme de rencontres et signatures qui s’annule. Pour me réconforter, entre autres un mot d’Azziz qui me rappelle ce proverbe anglais : « You never know what is around the corner »
#writerslife
samedi 7 mars 2020
90
Writer’s life (90)
Rapporté à Deauville l’affiche encadrée de la couverture de « La petite sonneuse de cloches » que m’a offert Charlotte. Huit mois après sa sortie, le roman continue à avoir de la visibilité en librairie comme je l’ai constaté cette semaine au Hall du livre à Nancy. Je voulais profiter de deux trois jours sans déplacement pour travailler de façon intensive (tant de projets) et ai passé la plupart du temps allongé en raison d’un mal et blocage du dos atroce. Sans doute les soucis, les incertitudes, le stress liés à tous ces événements qui s’annulent à cause du virus (déjà que plusieurs événements se sont annulés à cause des grèves en fin d’année) dans une période où je sors deux livres (mon Beatles et Alcie). L’hiver est impitoyable. Pour tous les auteurs, dont je fais partie, qui n’ont pas table, colonnes, et micros ouverts dans les médias spécialisés ou généralistes, c’est la merde.
Interrogé sur la soirée des Césars qui fait gonfler tant de commentaires. Ma réponse est en deux temps : 1. J’ai trouvé les vannes de la maîtresse de cérémonie affligeantes et odieuses. 2. Il m’est arrivé récemment, et à plusieurs reprises, de me barrer de soirées où j’étais en présence de choses ou de personnes qui m’exaspèrent ou dont le comportement ou les agissements m’écoeurent. Ainsi, dans de telles circonstances, quand je n’ai pas la possibilité de m’isoler avec une personne qui me plait, je me casse. C’est ma liberté. Et je me partage avec la nuit.
Dans un bar, Sylvain, qui enquille les bières, me dit : « J’adore ce moment où on est dans les bars et l’ivresse monte et on n’attend plus rien. »
Le soir dans les fêtes, ces filles qui ressemblent à des étoiles de mer à la peau ocre orangée (des néons) échouées sur la plage.
#writerslife
lundi 2 mars 2020
89
Writer’s life (89)
Dans le dos de Jessica et contre sa mise en garde, j’ai embrassé Claire. Une telle phrase pourrait être si charmante, mais totalement dénuée de soufre ou de charme si je la replace dans le contexte de la menace du coronavirus.
Découragé par l’annulation de Livres Paris. Pour une fois que j’y avais un planning super puissant de rencontres autour de mes livres, et qu’on aurait pu y célébrer la naissance d’Alcie. Grande déception mais il faut voir les choses avec philosophie. Tatiana, qui fait son service de presse en même temps que moi, me remonte le moral.
Pendant tout le temps du salon du livre de X, la fille à côté de moi n’arrêtait pas de distribuer des signets à la gloire de ses livres, chaque fois qu’une personne se risquait à passer devant les stands. Une fois, deux fois…Au bout de la cinquantième fois, j’avais envie de lui faire bouffer tout son lot. Elle a quand même vendu une demi-douzaine de ses livres grâce à ses foutus signets (sur une centaine distribuée).
Un attaché de presse qui dit à son auteur (de romans historiques) : «Tu vois tout ce monde pour la bd ? C’est déprimant ! En plus, regarde, c’est même pas des gosses qui font la queue pour des signatures, c’est que des vieux ! »
Avec Guillaume, nous parlons de nos James Bond préférés. Il a une prédilection pour Bons baisers de Russie, quand je choisis absolument The living daylights. Pour Maryam d’abord. Je veux dire, pour Maryam d’Abo. Ma James Bond girl favorite. Guillaume se mélange les pinceaux entre tous les James Bond. Pour lui, ce n’est qu’un unique et immense film de James Bond qu’il traverse avec gourmandise et courage.
Beaucoup de paroles enthousiastes sur mes quatre nouvelles finales dans mon livre Beatles.
Passé une grande partie de l’après-midi à ce que je préfère au monde.
#writerslife
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Nouvelle salve d’envois de mes manuscrits. Je vais sur le site d’une grande maison pour avoir le mail d’un contact à qui envoyer mes projets...